Le programme fantôme

Durant la campagne référendaire sur l'entente de Charlottetown, à l'automne 1992, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard avaient promené leur indignation aux quatre coins du Québec, accusant le gouvernement Bourassa de retarder délibérément la publication des textes officiels de l'entente parce qu'ils n'étaient pas montrables.

Depuis plus de deux mois, les candidats à la succession de Bernard Landry sillonnent à leur tour le Québec en clamant leur enthousiasme pour un programme que personne n'a vu et dont on ne sait pas quand il sera publié. Un programme «bien fait et intelligent», selon André Boisclair, qui dit avoir «hâte de le prendre et de le porter dans l'opinion publique».

Le congrès du PQ a eu lieu au début de juin, mais il semble que le texte soit toujours «en révision linguistique». Il s'agit pourtant d'un document de seulement 85 pages. Heureusement que ces gens-là ne travaillent pas pour un quotidien. Il faudra ensuite que le texte soit «refondu» avant d'être soumis à l'examen des membres, puis approuvé par les présidents de circonscriptions. Avec un peu de chance, on pourra peut-être le glisser dans un bas de Noël.

En réalité, ce délai fait l'affaire de bien du monde. Le jour où le programme sera rendu public, l'image d'unité qu'on s'efforce de préserver tant bien que mal depuis le début de la course volera en éclats. Les résolutions qui été adoptées en juin étaient simplement le fruit du compromis qui devait permettre à Bernard Landry de sauver son leadership. Son départ l'a rendu caduc.

Quand le texte de l'entente de Charlottetown avait finalement été rendu public, soigneusement annoté par le PQ, tout le monde s'était bien rendu compte de son incongruité. Même Robert Bourassa avait du mal à ne pas s'étouffer de rire en évoquant les

«31 gains» et les «six droits de veto» qu'il avait arrachés de haute lutte.

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Personne au PQ n'a pu se méprendre sur la sortie de Jean-Claude Saint-André, dont Le Devoir rapportait hier les plus récents états d'âme. M. Saint-André fait simplement écho à ce que Jacques Parizeau pense, mais qu'il préfère ne pas dire lui-même, du moins pas tout de suite.

Il est tout de même un peu étonnant que ce soit un «pur et dur» comme lui qui s'insurge contre le passage de la version préliminaire du programme qui prévoit qu'un gouvernement péquiste «formera des médias souverainistes» et les financera à même les fonds publics.

Contrairement à ce dit M. Saint-André, et que Pauline Marois s'est empressée de reprendre, il ne s'agit pas d'une simple question de formulation, mais de fond. Ce petit bout de phrase, qui apparaît en lettres majuscules, n'est pas apparu à la dernière minute. La proposition a été débattue dans toutes les instances du parti avant d'atterrir au congrès, où elle a été adoptée aussi bien en atelier qu'en assemblée plénière.

Il suffit d'avoir suivi le moindrement les débats au PQ depuis le référendum de 1995, et même avant, pour savoir qu'elle reflète fidèlement la volonté des militants péquistes, qui se plaignent depuis des années du monopole que le camp fédéraliste exerce sur les médias.

André Boisclair soutient qu'il s'est opposé à cette proposition lors du congrès, mais il s'était bien gardé de le rappeler depuis. Pauline Marois n'avait rien dit, mais elle affirme aujourd'hui qu'elle n'en tiendra aucun compte si elle devient première ministre.

Avant de se choisir un nouveau chef, les membres du PQ auraient peut-être intérêt à savoir s'il y a d'autres éléments du programme auxquels s'opposent l'un ou l'autre des candidats, ou qu'ils se contenteront tout simplement d'ignorer. Déjà, M. Boisclair et Mme Marois se sont distanciés de la résolution qui prévoit une réduction importante des subventions à l'école privée.

Louis Bernard juge irresponsable de déclarer la souveraineté dès le lendemain d'un oui, comme le prévoit le programme, peu importe les conséquences. En leur âme et conscience, M. Boisclair et Mme Marois croient-ils que ce soit bien réaliste?

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S'il devient chef, M. Saint-André entend réclamer un congrès spécial pour que soit éliminé du programme le passage suivant: «Au lendemain de son élection, le gouvernement du Parti québécois se limitera à poser uniquement les gestes absolument indispensables pour donner suite à son engagement de réaliser la souveraineté.»

Bien entendu, M. Saint-André n'a pas la moindre chance de l'emporter, mais on peut tenir pour acquis que M. Parizeau dira la même chose, le jour où il se décidera à parler. Lui aussi trouve certainement qu'il est «insignifiant et ridicule» de restreindre ainsi la liberté d'action d'un éventuel gouvernement péquiste, mais les délégués au congrès ont précisément voulu empêcher les «gestes de rupture» prématurés que préconisaient les disciples du tandem Laplante-Parizeau.

Que ce soit avant ou après le 15 novembre, il faut donc s'attendre à ce que le débat reprenne. Il vaudrait cependant mieux vider la question dans le cadre de la course au leadership, plutôt que de recommencer après l'élection du nouveau chef une chicane dont les libéraux de Jean Charest seraient les grands bénéficiaires. Encore faudrait-il pouvoir discuter sur la base d'un programme ayant un caractère officiel.

Pour éviter un embarras supplémentaire, je suggérerais que soit corrigé avant publication le passage de la version préliminaire du 23 juin (page 20), où il est prévu d'étendre au niveau collégial les dispositions qui régissent l'accès à l'école anglaise aux niveaux primaire et secondaire.

Au cas où cela aurait échappé à ceux qui sont chargés de la rédaction du nouveau programme, cette proposition très controversée a été battue sur le plancher du congrès après un débat orageux. «Bien fait et intelligent», disait M. Boisclair. Il y a vraiment des coups de pied au derrière qui se perdent dans ce parti.