L'art de devenir chef

L'affaire Boisclair n'est pas terminée. Elle ne le sera jamais. Maintenant qu'il est avéré que le candidat aux plus hautes fonctions publiques a commis un geste illégal lorsqu'il était ministre, cette erreur grave de jugement va demeurer une donnée du jeu politique.

Même s'il n'en était plus question d'ici au 15 novembre, la consommation de cocaïne restera, pour certaines personnes, une bonne raison de voter contre lui, contre son parti ou contre la souveraineté.

La société québécoise est peut-être permissive, mais la tolérance à l'égard des drogues dures n'est pas aussi répandue qu'elle ne l'est pour le cannabis. Il faut aussi se méfier de ce sondage qui indique une hausse de l'appui au plus jeune candidat de «la course» après les révélations de ses frasques. Les Québécois ont le pardon facile (c'est qu'ils veulent la même indulgence pour eux-mêmes), mais ils ont la mémoire longue.

Il ne reste à M. Boisclair qu'à mettre dans la balance suffisamment d'autre chose, de talent, de compétences, d'idées, de leadership, pour relativiser l'importance de ce qu'il appelle, en embellissant la vérité, des erreurs de jeunesse.

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Il est tout à fait normal que les militants, puis les électeurs, tiennent compte de ce fait. On commet l'erreur de voir les élections, y compris l'élection d'un chef de parti, comme un débat d'idées. Or c'est mal comprendre le sens de l'exercice. Une élection est l'action de choisir une personne, de l'élever au-dessus de nous pour lui confier l'administration des affaires communes. C'est donc un homme ou une femme que l'on cherche et non pas un assortiment d'idées ou de slogans.

Les Québécois sont à la recherche d'un chef. Le taux d'insatisfaction à l'endroit du gouvernement Charest indique qu'ils ne l'ont pas trouvé en la personne du premier ministre actuel. Ils regardent du côté du PQ et sont à l'écoute (1,7 million de personnes ont regardé Tout le monde en parle dimanche dernier lors du passage de M. Boisclair). Ils jugent l'homme (ou la femme) à ses mérites. Y compris sur ses choix moraux, sur son mode de vie, sur ses loyautés amicales, familiales et autres. La mauvaise publicité faite contre son mari (l'ancien président de la Société générale de financement Claude Blanchet) joue contre Mme Marois.

L'une des qualités recherchées chez un chef est sans doute une certaine solidité sur le plan moral. Les scandales politico-financiers ont fait les manchettes. Des jeunes reprochent aux baby-boomers d'avoir fait la fête pendant 30 ans et de ne leur laisser qu'une lourde dette en héritage. Des sociétés d'État encouragent la consommation d'alcool et le jeu compulsif. On sent une certaine fatigue des Québécois à l'égard d'un relâchement généralisé sur le plan éthique.

Pour toutes ces raisons, les chefs politiques ne sont pas devenus moralistes, mais on s'attend à ce qu'ils représentent un certain modèle, non pas parfait puisqu'on veut qu'il nous ressemble un peu, mais quand même meilleur que nous. Dans les sociétés modernes, compliquées, mondialisées, où tant de choses semblent nous échapper, on attend d'un chef qu'il nous aide à y comprendre quelque chose, à discerner ce qui est important, à évaluer où nous en sommes et quel chemin nous devrions emprunter pour vivre dans un monde meilleur.

Ce que l'on attendrait des candidats à la direction du Parti québécois n'est pas un catalogue de propositions, mais leur lecture de la société québécoise. Où en sommes-nous, où allons-nous? Lorsque Gilles Proulx a demandé à André Boisclair ce qu'il ferait avec l'école québécoise, en précisant que l'école québécoise est médiocre, j'aurais aimé entendre le candidat d'abord mettre les pendules à l'heure. Dire que l'école québécoise n'est pas médiocre, énoncer ses réussites, féliciter ses artisans, puis relever les problèmes à régler et évoquer certaines solutions.

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Jusqu'à présent, je n'ai rien lu ni entendu qui m'indique quelles sont, selon les différents candidats, les questions graves qui méritent que je m'intéresse à leurs discours. J'entends une certaine continuité. Ce sentiment est renforcé par le fait que le gouvernement libéral, incapable d'appliquer son propre programme électoral, gère l'héritage du gouvernement péquiste.

Je m'attends à ce que le nouveau chef du PQ propose une nouvelle social-démocratie québécoise. Or cette nouvelle social-démocratie, est-elle celle de Pierre Dubuc qui représente le club SPQ-libre dans la course, celle d'Amir Khadir qui est le porte-parole de l'UFP avec qui Pauline Marois veut faire une alliance électorale, ou celle de Joseph Facal qui penche vers une troisième voie à la Tony Blair?

Je n'entends, chez aucun candidat, une proposition de Nouveau PQ, comme Blair avait forgé le New Labour, en Grande-Bretagne. On assiste aux mêmes échanges, aux mêmes nuances, aux mêmes circonvolutions qui ont conduit le PQ au pire résultat électoral de son histoire en 2003.

Les candidats se cachent derrière le programme adopté en juin. Or un chef n'est ni un colporteur ni un attaché de presse chargé de distribuer des exemplaires du programme rédigé sous la gouverne du chef démissionnaire. La place du chef est devant, pas derrière. Son rôle est d'interpréter ce programme, de dégager des priorités, de rejeter les élucubrations que le processus d'adoption a laissées passer, de donner vie aux intentions du parti mais aussi d'infléchir ces positions et d'imposer sa couleur.

Il reste 50 jours.
2 commentaires
  • claude MORDRET - Inscrit 27 septembre 2005 07 h 56

    J'aime Le Devoir

    C'est un article comme ça qui me fait aimet Le Devoir. Poser des questions à ceux qui affirment de façon «évangélique» leurs idées.

    Merci encore

  • Marie-Louise Lacroix - Inscrite 27 septembre 2005 14 h 12

    Le Canada - Une tyrannie légalisée. Lettre ouverte à Pierre Pettigrew

    M. Pierre Stewart Pettigrew
    Ministre des Affaires étrangères
    Ottawa, Canada

    M. le ministre, votre réplique rien moins que consternante aux propos de Michel Venne parue dans Le Devoir du 27 courant (http://ledevoir.com/2005/09/27/91252.html) appelle à mes yeux la contre-réplique suivante d'une simple citoyenne sans autre visibilité ou pouvoir réels que la simple opportunité, à l'occasion, d'exprimer son opinion à peu près librement.

    Il y a vingt ans, lorsque l'on demandait à la Québécoise que je suis ce que signifiait à ses yeux le Canada, ne sachant trop quoi répondre je me contentais de hausser les épaules. Il y a une dizaine d'années, je commençais à saisir certains codes de ce pays-là, de son gouvernement en particulier. Et c'est ainsi, quoique sans acrimonie aucune, à la manière pour ainsi dire d'un banal constat objectif, à la même question je rétorquais alors tout spontanément: «Le Canada est un pays étranger».

    Or depuis lors, après douze ans (1993) du régime autoritaire d'un Parti libéral du Canada qui a toujours confondu ses intérêts partisans avec ceux de l'État canadien (http://www.radio-canada.com/nouvelles/special/nouv, régime qui cherche par tous les canaux et les moyens possibles à anémier, à débiliter, à aveulir et à déstructurer l'État québécois - tous gouvernements confondus par ailleurs, «bleus» ou «rouges» (à l'instar de mon fils de trois ans et demi vous raffolez manifestement des couleurs bien «repérables» qui, n'est-ce pas, simplifient la vie), de Robert Bourassa à Bernard Landry ou Jean Charest -, mon sentiment à l'égard du Canada a continué à «évoluer».

    Et c'est ainsi - de l'étranglement fiscal délibéré à la propagande et à la corruption systématique, des violations de la démocratie québécoise aux Commission Gomery, des Stéphane Dion, des André Ouellet, des Céline Hervieux-Payette, des John Parisella, des Serge Joyal, des Claude Garcia et des Jean Pelletier aux Denis Coderre, aux Serge Savard, aux Yves Gougoux, aux Joe Morselli, aux Jacques Corriveau, aux Charles Guité, aux Alfonso Gagliano et autres Pierre Pettigrew, des Jean Chrétien, enfin, aux Paul Martin (les Québécois on her Majesty's Service ont toujours été légion) - que j'en suis arrivée avec horreur à la terrible conclusion que le Canada n'est plus tout banalement (un gène récessif ne constitue pas à tout coup une gêne pour l'organisme hôte) un corps étranger dans le seul État français des Amériques continentales. Il en est carrément - virus prédateur et cancérigène - l'ennemi avéré.

    Et à chaque fois que le ministre fédéral que vous êtes ouvre la bouche au sujet de ce Québec, vous me confirmez hélas ! un peu plus dans cette conviction lentement, progressivement, mûrement élaborée au fil des ans. Aussi, monsieur le ministre canadien des Affaires étrangères, permettez-moi bien humblement de vous dire vous ne portez jamais si bien votre titre que lorsque vous vous autorisez à discourir du Québec.

    Ce sont des hommes comme vous, M. Pierre S. Pettigrew, qui seront parvenus avec le plus d'efficacité à éjecter la citoyenne Lacroix de ce Canada auquel des années durant - et contre toute lucidité historique, vraisemblablement - elle a voulu croire non sans une certaine obstination. Sinon aveuglement.

    À n'en pas douter, plus que tous les Parizeau et les Landry de ce monde, vous et les vôtres constituez désormais les valeurs sûres de l'Indépendance du Québec. Laquelle maintenant, il est vrai, m'effraie beaucoup moins que le Canada lui-même...

    Comme quoi il peut arriver quelquefois, ironie de l'Histoire avec un grand H, que l'on construise des pays à coups de poutres géantes dans les yeux.