Jeunes premiers et premiers de classe

Les relations politiques ont davantage à voir avec les relations amoureuses qu'il n'y paraît à première vue. À l'image des gens qui s'éprennent toujours du même type d'individus pour ensuite répéter avec eux les mêmes comportements, les peuples ont également des fantasmes à répétition.

Le Canada, par exemple, a été marqué au fer rouge par sa relation avec Pierre Trudeau. Il en a fait le mètre-étalon à l'échelle duquel il continue de mesurer les aspirants au poste de premier ministre. Cela commence par l'obligation d'être bilingue et préférablement enraciné au Québec. La recette a beau ne plus faire des miracles électoraux, elle perdure. Ce sont ces ingrédients qui permettent encore aujourd'hui à Bernard Lord d'être vu comme un des meilleurs espoirs du Parti conservateur fédéral et à Martin Cauchon d'espérer contre toute attente succéder à Paul Martin.

Dans un Canada qui se souvient avec nostalgie de l'érudition de Pierre Trudeau, les études ont la cote. À sa brève époque à la tête de l'Alliance canadienne, Stockwell Day avait fait l'objet de critiques pointues pour ne pas avoir passé beaucoup de temps sur les bancs de l'université. Plusieurs avaient attribué à cette lacune dans son curriculum vitae ses convictions en matière de créationnisme. Au moment de la parution d'une biographie non autorisée de Jean Chrétien, ce sont ses frasques d'étudiant qui avaient d'abord retenu l'attention. Kim Campbell, à l'inverse, avait séduit l'establishment médiatique canadien avec sa maîtrise de plusieurs langues et ses prestigieux diplômes.

Malgré le discours égalitaire officiel du Canada, ses préférences politiques sont souvent empreintes de snobisme. Issu du milieu ouvrier de Baie-Comeau, Brian Mulroney partait avec quelques longueurs de retard sur les John Turner et Paul Martin, plus identifiés aux élites de Toronto et de Montréal. Jean Chrétien avait bien saisi ce côté inavoué de la personnalité canadienne. En exagérant souvent délibérément les vestiges de ses origines modestes, il a évité d'être perçu comme un parvenu politique. Quant aux Joe Clark, Preston Manning et Stephen Harper, ils ont été handicapés par leurs racines albertaines. Ce n'est pas pour rien que ce dernier insiste régulièrement sur le fait qu'il est né à Toronto.

Aujourd'hui, la majorité des électeurs canadiens n'ont aucun souvenir de la Trudeaumanie, mais cela n'empêche pas les élites canadiennes de rechercher un clone de l'ancien premier ministre libéral. Ces temps-ci, leur quête les porte vers Michael Ignatieff, jusqu'à tout récemment professeur émérite à Harvard et désormais rapatrié au Canada justement, paraît-il, pour réaliser des ambitions politiques. D'autres encore rêvent du jour où le fils aîné de Pierre Trudeau, Justin, prendrait la direction du Parti libéral.

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Au Québec, on fait davantage dans les jeunes premiers que dans les premiers de classe. Y a-t-il finalement un parcours politique qui ressemble davantage à celui d'André Boisclair que ceux de Jean Charest et de Mario Dumont? Élus respectivement à 26, 24 et 23 ans, les Charest, Dumont et Boisclair ont tous apporté un minimum de vécu à la vie politique.

Aucun d'entre eux n'était particulièrement obsédé par les études encore que les deux premiers aient obtenu un diplôme universitaire. À leur arrivée en politique, chacun se distinguait par une grande assurance, un don pour la repartie et un talent pour la formule assassine. Aucun ne pourrait pourtant être accusé de pécher par excès d'éloquence. On est loin de René Lévesque, de Lucien Bouchard ou de Jacques Parizeau!

Comme André Boisclair aujourd'hui, messieurs Charest et Dumont ont déjà été la coqueluche du Québec. Dans un cas comme dans l'autre, ces impressions favorables n'ont pas survécu à un vrai baptême du feu. L'histoire va-t-elle encore se répéter? Ce qui est certain, c'est qu'on a vu pour la première fois dans le parcours d'André Boisclair, la semaine dernière, des éléments de la descente aux enfers vécue par ses contemporains libéral et adéquiste.

Il n'est pas vraiment question ici des démêlés du favori péquiste avec la cocaïne, encore qu'on imagine mal les Charest et Dumont s'étant jamais poudré le nez au terme d'une longue journée au Parlement fédéral ou à l'Assemblée nationale, ou encore montant sur leurs grands chevaux pour fuir un point de presse au galop.

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Dans les faits, l'épisode de la cocaïne risque surtout de constituer pour André Boisclair un événement catalyseur qui modifie l'éclairage sous lequel il est examiné par le public. Le sentiment que le reste du Canada dépêchait M. Charest en mission commandée au Québec, le discours de Toronto et ses lourds silences sur la question nationale de Mario Dumont avaient eu le même effet sur l'image des chefs libéral et adéquiste.

En y regardant de plus près, voilà donc que plusieurs découvrent qu'André Boisclair a parfois un style hautain, que la propension aux formules creuses ou encore aux raccourcis intellectuels que certains lui reprochent est réelle. Voilà aussi que l'étiquette de coquille vide dont voudraient l'affubler ses critiques lui colle un peu plus facilement à la peau. Tout cela doit rappeler bien des choses aux chefs libéral et adéquiste.

Il est trop tôt pour savoir si l'opinion publique québécoise se montrera aussi volage et aussi sévère à l'égard d'André Boisclair qu'elle l'a éventuellement été avec les Charest et Dumont. Mais si le passé est garant de l'avenir, il est peu probable qu'il échappe au sort qui a vu ses contemporains troquer leur piédestal de gendres modèles pour les pieds d'argile d'un beau-frère plus ou moins montrable.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.