Le PQ et la cocaïne - Une question qui ne s'adresse pas au seul candidat Boisclair

Plus d'un observateur s'attendait à voir André Boisclair couler à pic après que l'aspirant chef du Parti québécois eut déguisé en «erreur de jeunesse» une consommation de cocaïne au temps où il était ministre. Certes, ses rivaux à la succession de Bernard Landry n'allaient pas réclamer son désistement. Mais certains d'entre eux se sont sans doute dit que les membres du parti n'allaient plus faire confiance à un homme qui risquait de les mener à la défaite. Même le cabinet libéral restait muet comme s'il n'y avait pas eu là crime et aveu dans un dossier de justice, assuré peut-être que le tribunal de l'opinion publique se chargerait de sanctionner le cas. «Ce sera aux Québécois de juger», ont entonné en choeur maints commentateurs.

Le jugement des Québécois n'a pas tardé. Alors que nombre de critiques multipliaient les questions sur le candidat et doutaient de ses capacités comme futur chef, un raz-de-marée en sa faveur était détecté au tout premier sondage sur l'impact du scandale. Encore plus de membres du parti et d'électeurs confirmaient leur préférence pour André Boisclair. Du coup, il devenait périlleux de s'en prendre au comportement passé du candidat ou à ses aptitudes futures. Avant même que l'intéressé n'ait démontré qu'il a l'étoffe d'un chef, le peuple l'avait en quelque sorte plébiscité.

Explications

Depuis, les analystes se morfondent en hypothèses d'explication. Pour les uns, il était inévitable que les gens se portent du côté du jeune candidat, tellement avaient l'air de s'acharner sur lui les journalistes qui le talonnaient sur son passé. N'a-t-on pas de questions à poser aux autres candidats sur leur propre passé? De suspect sinon de coupable, Boisclair, grâce à la presse, serait devenu une victime à laquelle la sympathie du monde ordinaire était désormais acquise.

Pour d'autres, la population en a tellement ras le bol de la classe politique qu'elle donnerait massivement son appui à quiconque semble incarner une promesse de changement. De l'ancien régime qu'elle rejette, son dégoût serait tel qu'elle ne veut pas regarder de faille, si grave soit-elle, dans le nouveau qui s'annonce. Il sera toujours temps de déchanter, semble-t-on croire, si jamais Boisclair, sauveur instantané, en vient un jour à décevoir autant, disons, qu'un Jean Charest, l'homme qui allait, hier, sauver le pays.

Il y a beaucoup de vrai dans ces explications. Mais à entendre les gens qui se portent à la défense d'André Boisclair, il est permis de formuler d'autres hypothèses.

Toute une génération a été exclue des avantages politiques et du progrès économique associés à la Révolution tranquille. Cette génération n'a que faire des principes moraux qu'on voudrait lui asséner aujourd'hui après les avoir soi-même souvent ignorés ou même violés. Qu'importe l'erreur ou la faiblesse d'une figure montante — sinon tout à fait neuve — qui donnerait enfin son heure à un Québec différent. Il sera toujours temps, en somme, de revenir à un discours plus exigeant sur l'intégrité politique. D'où vient, en tout cas, qu'autant d'étudiants — sur un campus aussi peu politisé que celui de l'Université de Montréal — aient montré autant d'intérêt pour le jeune politicien?

Une autre hypothèse est plus inquiétante. Tout un Québec aurait glissé dans une culture de l'amoralisme et de l'irresponsabilité. Le déni affiché par les moins de 40 ans ne serait pas cependant propre à cette génération. Ainsi, pour prendre une illustration frappante, sinon tout à fait probante, si des bandes de trafiquants ont pu, jusqu'à voici peu d'années, faire la pluie et le beau temps, c'est qu'elles répondaient à un «marché» plus étendu qu'on n'ose le reconnaître. Et si la police a mis tant d'années à coincer ces criminels, peut-être est-ce parce qu'on sniffait en haut lieu autant sinon plus que dans les bas quartiers.

Des collègues indulgents

En tout cas, force est de constater que les collègues d'André Boisclair, au temps où il était ministre, étaient plus intéressés par les bruits courant à son sujet qu'à la répression de la drogue ou qu'à l'intégrité ministérielle. Ainsi l'ex-ministre François Gendron, doyen de l'Assemblée nationale, déclare avoir été au courant de «rumeurs» et que ces rumeurs avaient circulé pendant longtemps. Faut-il comprendre qu'il en aurait fallu davantage pour qu'un membre du gouvernement intervienne?

Les fournisseurs de cocaïne sont des assassins. D'aucuns se plaisent à dire que la coke n'est pas un produit dangereux. Mais nombre de ses consommateurs sont devenus des morts-vivants. Un officier de l'État ne saurait ignorer ni un tel mépris de la loi ni un pareil problème de santé publique. À plus forte raison ne peut-il tolérer qu'un collègue pactise avec semblable ennemi. Or, à entendre un François Gendron, c'est ce qui se serait produit.

On protégeait un collègue défaillant, sans trop s'inquiéter qu'il soit devenu vulnérable au chantage. Pire encore, faute d'exiger une enquête en règle, on laissait des fournisseurs de cocaïne faire des ravages chez des victimes qui n'avaient pas, elles, le loisir de s'en sortir avant qu'il ne soit trop tard. On savait déjà qu'à Québec aussi les ministres taxent les jeux de hasard sans égard aux joueurs compulsifs. On ignorait cependant qu'il s'en trouvait pour tolérer la consommation de cocaïne chez des collègues alors qu'ils auraient dû faire de la lutte contre ce fléau une priorité publique.

Triste ironie, André Boisclair aura été victime, non seulement de la tolérance à l'endroit de la drogue, mais de l'insouciance de son milieu à l'égard des victimes. Tout un monde politique, qui se pique de laïcité, se comporte comme ces organisations religieuses qui ont longtemps jeté le manteau de Noé sur des pratiques intolérables. On aura préféré sauver les apparences et la crédibilité de l'institution, dans ce cas le parti ou le gouvernement, quitte à fermer les yeux sur des situations déplorables qu'on avait le devoir d'enrayer. Faudra-t-il, là aussi, attendre trente ans pour songer aux victimes?

Le PQ n'ose guère s'attaquer au fléau des drogues dures. On préfère parler de légaliser les drogues douces. Des politiciens qui se targuent de solidarité et d'ouverture sur le monde devraient pourtant avoir des positions claires sur l'usage de la cocaïne et des produits analogues. Sans cette consommation grandissante, il n'y aurait pas d'industrie internationale de la drogue. Ni de dirigeants politiques, de juges, de policiers intègres qui sont abattus par dizaines, en Colombie et ailleurs, par les fournisseurs de ce prétendu loisir inoffensif.

André Boisclair affirme que ce passé est derrière lui. Il se trompe. La drogue fait partie de son présent. Elle fera partie de son avenir. Non seulement le sien, mais celui de son parti et de tous ceux qui prétendent gouverner. À cet égard, la question principale n'est pas de juger si André Boisclair peut diriger le PQ. Il s'agit de savoir si le prochain chef du Parti québécois, quel qu'il soit, esquivera ou non le problème de la drogue.

Quel que soit le parti, mieux vaut, en effet, un chef repenti, qui affronte résolument la réalité, qu'un premier ministre qui fut abstinent, mais inapte à choisir.

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.