Médias: Maux de tête garantis

Sylvain Lafrance, le nouveau patron de la télévision et de la radio française de Radio-Canada, aura maintenant à vivre le paradoxe suivant. Dans tous les journaux, il pourra lire des analyses, de simples quidams ou d'universitaires patentés, qui lui diront que Radio-Canada doit cesser la course à la cote d'écoute.

Le même jour, dans les mêmes journaux, l'écoute des émissions radio-canadiennes sera scrutée à la loupe, soupesée et décortiquée. Bienvenue dans le merveilleux monde de la télévision!

On peut poser autrement le problème auquel Sylvain Lafrance fait maintenant face. Quand on écoute la radio de Radio-Canada, qu'il a dirigée pendant des années, on peut aimer ou ne pas aimer tel animateur, mais on ne doute jamais qu'on est en train d'écouter la radio publique. Il y a un ton, un son, des émissions qui ne ressemblent en rien à ce qu'on peut entendre ailleurs, et qui semblent parfaitement en phase avec le mandat de Radio-Canada. On remarquera, en passant, qu'il est rarissime que les personnalités de la radio de Radio-Canada passent à d'autres chaînes radio, et vice-versa.

Quand on écoute la télévision de Radio-Canada on peut avoir l'impression d'être à Radio-Canada... comme on peut avoir l'impression d'être à TVA certains soirs, ou d'être à Canal Vie le matin avec Élaine Ayotte et France Castel, ou à MusiquePlus avec Réal Béland le vendredi soir. Et ainsi de suite.

La différence de perception entre la radio et la télévision est réelle. Mais pour l'analyser, il faut tenir compte d'un élément incontournable et brutal: il est plus facile de se payer une radio publique qu'une télévision publique. Parce qu'on peut à peu près arriver à produire une radio publique sans publicité, avec un montant d'une centaine de millions fourni par le gouvernement. Mais on ne peut pas produire une télévision sans publicité commerciale. À moins qu'en échange du retrait de la publicité des ondes vous soyez prêts à ce que les trois quarts de la grille-horaire soient consacrés à d'interminables campagnes de financement qui feront fuir tout le monde.

Nommé la semaine dernière au tout nouveau poste de vice-président aux services français de Radio-Canada (mais entrant en fonction seulement en novembre), Sylvain Lafrance a répété dans de multiples entrevues que le service public devait être «distinctif», et qu'il faut «bâtir une personnalité télévisuelle plus claire».

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Le défi semble presque insurmontable. Car tout le monde a sa petite idée sur ce que devrait être Radio-Canada. C'est le syndrome du gérant d'estrade. Pour certains Radio-Canada devrait être un PBS, pour d'autres il faudrait faire revenir Bobino et le Théâtre Alcan. On peut également rêver d'y trouver des dizaines de séries dramatiques extraordinaires comme Grande Ourse ou Rumeurs (sans tenir du compte du fait qu'on n'arrivera jamais à s'en payer autant).

En fait, on se doute bien que Radio-Canada devrait présenter plutôt une sorte de «mix» de tous ces éléments, en proposant chaque fois la meilleure émission possible, celle avec les standards les plus élevés, que ce soit dans le domaine des fictions, des variétés, des affaires publiques, des documentaires et même du dessin animé!

Le travail de Sylvain Lafrance sera donc d'examiner chacune des émissions présentées dans sa grille-horaire en se demandant à chaque fois si c'est bien là le rôle d'une télévision publique. En tolérant quelques écarts à l'occasion, parce qu'il faut vivre selon ses moyens.

Il existe bon nombre d'émissions à Radio-Canada qui ne suscitent jamais de débats. Découverte est un exemple classique: l'émission est excellente, parfaitement en phrase avec le mandat public, on ne la retrouverait pas ailleurs, et personne ne se scandalise si à la même heure les autres chaînes attirent plus des téléspectateurs, puisque Radio-Canada ne tente pas de concurrencer le privé (malgré le fait que TVA attire plus d'un million de téléspectateurs dans ce créneau horaire, l'écoute de Découverte demeure remarquablement élevée, avec 663 000 téléspectateurs dimanche dernier).

L'écoute des nouvelles de 18h était écrasée par l'écoute de TVA et de TQS l'année dernière? C'est un fait. Mais c'étaient les nouvelles de 18h. Était-ce si grave que Radio-Canada attire moins d'auditeurs que les autres à son Téléjournal de 18h? En déplaçant les nouvelles à 17h, la télé publique s'est coupée de son public naturel en se lançant dans une aventure fort risquée.

Je sais bien que la nouvelle formule est en ondes depuis seulement deux semaines, mais pour le moment on constate que les nouvelles de 17h attirent moins de 200 000 téléspectateurs, que celles de TVA et de TQS à 18h demeurent tout aussi écrasantes (le TVA 18h dépassait 900 000 téléspectateurs la semaine dernière!), et que Véro peine encore à trouver son rythme, avec 567 000 téléspectateurs le 12 septembre, 241 000 le 21 septembre, et des chiffres qui se situent plutôt entre 300 000 et 400 000, avec une nette diminution la deuxième semaine de diffusion. Sylvain Lafrance a diplomatiquement refusé d'indiquer à quel moment il tirerait les conclusions du nouveau bloc de l'heure du souper. Ce sera probablement son premier mal de tête...
1 commentaire
  • Bertrand Lemire - Inscrit 27 septembre 2005 00 h 10

    Une question sur le lien publicité-télévision

    Vous dites : "Mais on ne peut pas produire une télévision sans publicité commerciale. À moins qu'en échange du retrait de la publicité des ondes vous soyez prêts à ce que les trois quarts de la grille-horaire soient consacrés à d'interminables campagnes de financement qui feront fuir tout le monde."

    Il me semble, soit dit en tout respect, que cette affirmation est sans fondement. Tout gestionnaire dépense exactement 100% de son budget, ni plus ni moins. En serait-il autrement pour une télé publique qu'on déciderait de financer exclusivement par des fonds publics. à l'exclusion de revenus publicitaires? Forcer la SRC à limiter ses dépenses aux revenus qu'on lui attribut, même si cela signifie de produire moins d'heures, est-ce irréaliste? La mission est-elle formuler en lien avec la publicité?

    Je ne peux que reprendre ce que je rappelais récemment à votre consoeur Odile Tremblay dans ces pages (Cot! Cot! Cot! Codet! du 2005-09-17): "Pour citer une ancienne étude de la CSN, on pense à tord que la télé privée vend des émissions à des auditeurs. En fait elle vend des auditoires à des publicitaires. C'est pourquoi la publicité est une pollution de la télé publique, ce n'est pas un concept abstrait ou une interprétation parmi d'autres, la publicité, parce qu'elle inverse les rôles de clients-fournisseurs, pervertit toute télé publique."

    Merci