Passer à autre chose

André Boisclair
Photo: Jacques Nadeau André Boisclair

Le mot d'ordre semble avoir été donné dans l'affaire Boisclair et tout le monde obéit: «Il faut maintenant passer à autre chose». L'oeil sur les sondages qui indiquent que tous les Québécois sauf trois ou quatre ont pardonné au jeune homme qui veut devenir premier ministre du Québec, la province entière a passé l'éponge sur le coup de tonnerre qui s'est transformé en murmure secret.

On s'est émerveillé dans les derniers jours de la remarquable tolérance de la société québécoise qui pardonne si facilement la faute avouée. Cette supposée tolérance me fait plutôt penser à de l'insouciance et de la complaisance.

On veut oublier, semble-t-il, parce que André Boisclair a répondu franchement à toutes les questions. Soyons clairs. Il a avoué un peu comme un suspect avoue après trois jours d'interrogatoires soutenus par une meute de policiers. Au fil des réponses, les «erreurs de jeunesse» se sont transformées en erreurs de ministre. Et plusieurs questions fondamentales demeurent toujours sans réponse. On ne connaît toujours rien de la fréquence et de l'intensité de la consommation du ministre. Plus important encore, on ne sait toujours pas comment ce membre important du gouvernement se procurait sa drogue. L'achetait-il lui-même dans un bar de la rue Saint-Jean contrôlé par les Hells Angels ouvrant ainsi la porte à tous les chantages? Si je pose ces questions, ce n'est pas pour évaluer la gravité de la faute, mais pour évaluer le jugement d'un ministre et son sens des responsabilités. Je sais bien que l'Assemblée nationale certains soirs empeste l'alcool et que de grands leaders comme René Lévesque, Jean Lesage ou Jacques Parizeau tâtaient allègrement de la bouteille, mais ils ne se transformaient pas juridiquement en criminels quand ils se rendaient à la SAQ effectuer leurs achats. Un ministre qui se met dans la position de M. Boisclair démontre à mon avis un manque de jugement et de force de caractère qui le disqualifie comme chef de parti. Et pour cette seule raison, même si comme tous les Québécois je lui «pardonne», je ne voterais pas pour lui si j'étais membre du Parti québécois.

Mais il y a aussi d'autres raisons qui me pousseraient à appuyer un autre candidat. André Boisclair a déclaré cette semaine qu'un «chef de parti doit être capable de faire face à la tempête». Pressé de questions et «pressé» physiquement lors de son arrivée au collège de Lévis, le candidat au poste de chef du PQ n'a pas été capable de «faire face à la tempête». Excédé, énervé, avec une sensiblerie à fleur de peau, il s'est insurgé contre «l'agression physique», contre «l'attaque à l'intégralité de sa personne» dont il était victime. Bien sûr qu'il y a parfois de la bousculade dans ces échanges improvisés dans les corridors entre journalistes et politiciens, mais c'est bien la première fois que j'entends un homme politique dire qu'on l'attaque physiquement. Tout aussi significatif me semble être son refus inexplicable de répondre en anglais à une question alléguant qu'il ne maîtrisait pas suffisamment cette langue alors qu'il vient d'étudier un an à l'université Harvard.

Enfin, une troisième raison me pousserait à appuyer un autre candidat et celle-là tient à l'essence même de la candidature de M. Boisclair. Le meneur dans la course à la chefferie surfe sur la vague du renouvellement, du changement, du rajeunissement qui a envahi tous les secteurs de la vie québécoise. Ce qui est nouveau serait par définition bon et intéressant. Ce qui, par contre, s'inscrit dans la continuité, la persistance et la fidélité à quelques idées relèverait de la nostalgie et du passéisme. Je n'en veux comme exemple que la débilitante programmation de Radio-Canada en fin d'après-midi.

À part sa jeunesse, quel changement incarne M. Boisclair? Je le cherche vainement depuis qu'il a annoncé sa candidature. À Sherbrooke cette semaine, lors du premier débat, il a insisté sur le remboursement de la dette et s'est fait houspiller pour avoir été un des plus ardents défenseurs du déficit zéro, ce premier commandement de l'Évangile néo-libéral. Cela m'a rappelé sa réaction à la victoire surprise de trois députés de l'ADQ lors des élections partielles de janvier 2003. Dans la foulée de François Legault et de Joseph Facal, il avait réagi en prônant un virage à droite du Parti québécois, une révision radicale du modèle québécois et, tout comme Mario Dumont, il avait déclaré qu'il fallait se porter à la défense de la classe moyenne. Je n'ai rien entendu encore de M. Boisclair qui évoque autre chose qu'une consolidation du discours de plus en plus conservateur du Parti québécois, qu'une obsession référendaire permanente, le retour des conditions gagnantes et l'envie de créer un grand parti du centre qui mange à tous les râteliers.

Bien sûr, la jeunesse et l'aisance séduisent, mais les membres du Parti québécois en seraient-ils rendus à un tel degré de désespoir qu'ils préfèrent l'image au contenu et qu'ils veulent se lancer dans le «changement» à tout prix sans s'inquiéter du sens du changement? Il le semble puisque les appuis à André Boisclair semblent si puissants et décidés alors qu'on ne sait rien de sa pensée sur la démocratie, le système de scrutin, la lutte contre la pauvreté, la décentralisation, le développement régional, le rôle de l'État. Le Parti québécois serait-il prêt à se donner un chef qui serait une sorte de Mario Dumont un peu plus sophistiqué dont on peut mettre sérieusement en doute le jugement et le sens des responsabilités? Il semble bien que oui et cela me renverse.
1 commentaire
  • Micheline Carrier - Inscrite 24 septembre 2005 19 h 52

    M. André Boisclair sur la pauvreté

    Relativement à la Loi visant à éliminer la pauvreté et l'exclusion sociale, M. André Boisclair a déjà dit: « Pourquoi pas une loi contre la pluie?» La pauvreté des autres le préoccupe-t-il?