C'est donc ça le truc

Gotlib a écrit et dessiné des pages magnifiques sur le chic. Le chic, pour se résumer un peu, consiste en la faculté innée (je dis bien innée, ça ne s'apprend pas) d'être à son aise en toutes circonstances, surtout défavorables. Par exemple, l'individu qui est pourvu de chic parvient à lire un journal grand format debout dans l'autobus — c'est l'individu qui est debout, pas le journal grand format — sans jamais lâcher le poteau, qu'il n'a de toute manière pas besoin de tenir même en cas d'arrêt brusque ou de mise en portefeuille. Il peut aussi manger toute une assiette de pâtes sauce tomate en chemise blanche immaculée — c'est l'individu qui est en chemise blanche immaculée, pas les pâtes sauce tomate — sans porter de stigmates par la suite. Si vous suivez un peu la télévision, vous constaterez que l'un des summums du chic s'incarne dans le reporter de CNN, qui arrive à danser un slow collé avec Rita sans pour autant s'en retrouver décoiffé.

(D'ailleurs, si vous m'autorisez ici un petit commentaire du cru, lorsque la principale menace au monde civilisé s'appelle Rita, c'est que ça ne va pas très bien en général dans le monde civilisé. Rambo, je ne dis pas, ou à la rigueur Rogatien, mais Rita? Et puisque vous me posez gentiment la question, s'il advient que le nombre d'ouragans fasse en sorte que l'on dépasse le Z, on reprend avec l'alphabet grec. Il se pourrait donc qu'il y ait un gros Bêta, appelé couramment ß, qui débarque. Du reste, dans le cas présent, la liste en alphabet de chez nous s'arrête à Wilma puisqu'il n'y a pas de X, Y et Z. Pas assez de prénoms. Xénophon, Yoland et Zoël reviendraient trop souvent et ça mêlerait tout le monde.)

Donc, le chic. Un phénomène qui fait en sorte que l'on est amené à examiner le sujet et à se dire: mais comment diable fait-il pour? Et on examine, sans nécessairement songer que c'est inné et donc inexplicable. Et, à la fin, on croit avoir compris, fols esprits que nous sommes, et on s'exclame: ah, c'est donc ça le truc. Mais on essaie de faire pareil, et ça ne marche pas.

Ainsi, mettons que vous êtes un relationniste publicitaire qui avez tâté de commandites avant qu'elles ne deviennent un scandale. Vous ne voulez pas qu'on vous achale trop avec ça? Facile: ayez le chic. Faites valoir que vous vous repentez comme c'est pas permis. Dites que vous avez remboursé. Soulignez que vous êtes bien trop vieux pour aller en taule. Annoncez que vous êtes ruiné. N'avouez surtout pas que ce que vous regrettez le plus, c'est de vous être fait pincer. Le juge vous dira que bon, vous avez déjà bien assez payé comme ça. Rentrez à la maison, honnête pénitent, et faites-y ce que vous voulez, sauf regarder des films de bandits. Ah et puis juste une petite chose: vous irez dans les universités raconter aux leaders de demain que l'éthique en affaires, y a bon.

C'est donc ça le truc. Tenez, si ça ne vous dérange pas, ça me rappelle National Lampoon's Animal House, un chef-d'oeuvre du septième art, le mot n'est pas trop fort, avec John Belushi. À un moment donné, pendant un party romain en toge, un gars essaie de séduire des représentantes du sexe opposé en grattant la guitare dans un escalier. Belushi arrive, subtilise l'instrument musical et le casse en mille miettes en le frappant sur le mur. N'ensuite de quoi, il redonne le manche au ménestrel et lui dit: «Sorry.» Tout est là: je suis désolé, vieux. Désolez-vous, on vous passera l'éponge sur le dos de la main morte d'un temps de canard échaudé qui se méfie de l'eau qui dort, comme disait André Pieyre de Mandiargues. (Parallèlement, je vous invite à méditer sur le titre de la traduction du dernier roman de Tom Sharpe: Comment échapper à sa femme et ses quadruplées en épousant une théorie marxiste.)

Allez savoir pourquoi, lorsque j'essaie ces temps-ci de me représenter par imagerie mentale la quintessence du chic, j'aboutis inévitablement à André Boisclair. Oh, bien sûr, vous pouvez trouver plein d'experts qui vont vous dire qu'il a mal géré sa crise, que franchement pour ce qui est du manque de jugement il se trouve en plein là, et qu'au débat il aurait dû dire ceci à untel au lieu de cela à unautretel, mais en matière de veston pressé et de gel capillaire uniformément appliqué, vous essaierez de battre ça juste pour voir. D'ailleurs, à ce sujet: j'ai une petite question. Tout le monde dit cocaïne par-ci, cocaïne par-là, il a pris de la cocaïne, nous allons maintenant nous pencher sur les différences intrinsèques entre la cocaïne et les autres drogues sales, quel est l'effet de la cocaïne, qui d'autre a pris de la cocaïne, ah la maudite cocaïne. Or, l'avez-vous remarqué, lui-même n'a jamais dit le mot «cocaïne». C'est vous qui avez sauté aux conclusions. Mais comment le savez-vous? Vous étiez là? Vous faites partie d'un réseau interlope? Attention, si vous n'êtes pas prudents, il pourrait y avoir de fins limiers qui iront chez vous pour faire l'autopsie des squelettes que vous dissimulez dans votre sortie de placard.

Non, tout ce qu'il a dit, c'est qu'il avait «consommé». Il ne s'agit même pas d'un euphémisme mais d'un nonphémisme. Or vous entendez «consommer» et vous pensez tout de suite à la drogue. Je me demande si vous ne seriez pas un peu junkies par hasard. Alors qu'il est parfaitement acceptable de consommer. Tenez, vous-mêmes êtes des adeptes de la société de consommation, je vous ai vus au magasin l'autre jour. Vous devriez cesser de voir le vermicelle dans l'assiette du voisin alors que vous faites commodément fi du deux par quatre qui encombre votre salle de séjour et fait en sorte que vous vous enfargez dans les fleurs du prélart.

Consommer. Ne pas mettre de complément d'objet direct. C'est donc ça le truc.

***

Autre truc pas piqué des lombrics: attendre que tous les collègues soient rentrés de vacances et voient venir avec appréhension la langueur automnale qui raccourcit les jours et allonge les visages, puis partir à son tour. Je file quelque part où il n'y a pas de course à la direction, pas de prix de l'essence, pas d'actualité commentée, pas de négociations, pas de hockey pré-saison. La chronique Et puis euh sera de retour le 18 octobre. D'ici là, n'acceptez pas de drogue offerte par quelqu'un que vous ne connaissez pas, faites part de vos émotions, n'oubliez pas d'éteindre le rond du poêle avant de sortir et tout devrait bien aller.

jdion@ledevoir.com