Festival mondial des arts pour la jeunesse - Le meilleur des mondes

Le festival a connu jeudi une journée particulièrement faste; à travers la douzaine de spectacles offerts, il faut retenir deux productions absolument exceptionnelles qui sont encore à l'affiche pour une bonne partie du week-end: The Little Matchgirl et Lettre d'amour de 0 à 10. Remarquez que ce n'est pas vraiment une surprise puisque nos lecteurs connaissent déjà la qualité du travail des deux compagnies en cause.

Dans le premier cas, la production du Gruppe 38 du Danemark s'inspire d'un conte d'Andersen que tous les enfants de l'hémisphère occidental connaissent bien: La Petite Fille aux allumettes. Mais ce qui frappe dans l'approche de la compagnie, c'est, bien sûr, sa façon de raconter cette histoire. Ici, c'est une comédienne entourée de deux faux «techniciens», l'un responsable de la lumière et l'autre du son, qui jouent le conte en nous en faisant sentir toute la charge sociale et politique. Ils vivront tous trois sur scène une sorte de spectacle parallèle qui servira, d'une part, à bien dessiner l'histoire d'Andersen (dans des scènes de groupe par exemple) et, de l'autre, à bien souligner le fait que l'on est ici au théâtre et que l'on raconte une bien triste histoire aux enfants — par ailleurs absents pour les inadmissibles raisons que l'on sait.

Avec des moyens très simples, et sa présence exceptionnelle, la comédienne arrive à donner un relief absolument époustouflant à cette histoire atroce qui n'est souvent perçue que comme un conte de fées mais qui met en scène la mort d'une enfant dans l'indifférence totale. Le message est clair, franc, presque brutal, actuel.

Quant à Lettre d'amour de 0 à 10, eh bien chapeau: c'est la quatrième fois que je vois le spectacle et j'ai été encore une fois séduit. Un virus probablement... Quand même, vous verrez (enfin, je vous le souhaite) qu'il est difficile de résister à cette histoire un peu surannée. Et surtout à la façon dont elle est racontée, ici aussi. C'est là le fait d'une profonde réflexion sur la «mise en théâtre», comme on aurait pu le souligner plus haut dans le cas du Gruppe 38. Ici également, on est parti d'une oeuvre littéraire: le texte de Suzie Morgensten est au départ un roman bestseller que les jeunes Européens connaissent bien. Christian Duchange et son équipe en ont fait une production théâtrale remarquablement épurée. La trame serrée de la pièce raconte l'histoire d'Ernest, une sorte de nerd sympathique orphelin élevé par sa grand-mère, et de sa re-naissance au monde. C'est du travail sérieux: mise en scène raffinée, cinématographique presque, travail exemplaire des comédiens, scénographie minimaliste, fond sonore efficace... tout contribue à faire de cette production une des grandes réussites du théâtre jeunes publics de ces dernières années. Le bonheur...

Dans les coulisses

- Cruelle absence que celle des enfants dans les salles du festival. Comme si ce boycottage nous faisait aussi prendre conscience de tout le poids de l'imbécillité ordinaire du monde... Il est impardonnable de laisser les enfants passer à côté de spectacles comme Little Matchgirl et Lettre d'amour...

- Rémi Boucher a bien dû annuler les représentations d'un spectacle du festival, comme le voulait la rumeur: il s'agit des Illuminations, un work in progress de la compagnie française Les Petites heures d'après l'oeuvre de Rimbaud, bien sûr. Le directeur du festival affirme avoir cherché à trouver une solution, mais qu'il a dû se résoudre à ne pas présenter le spectacle devant la très faible pré-vente de billets: c'est une première dans un festival dirigé par Rémi Boucher. Et c'est aussi une question de sous (35 000 $ pour le seul montage, selon Boucher) et de choix de salle, semble-t-il aussi puisque le TNM tenait à ce que le spectacle soit donné dans sa grande salle. «Je suis heureux que le TNM ait décidé de monter le spectacle dans sa salle de répétition mardi, mercredi et jeudi prochains: tout ce que je souhaite, c'est que le spectacle soit vu par le plus de gens possible. Mais comme nous devons équilibrer nos budgets, nous n'avions pas vraiment le choix», ajoute Boucher, qui tient cependant à préciser que le festival assume le séjour de la compagnie comme prévu et que les comédiens recevront les cachets inscrits au contrat. Voilà.