Le sens du poil

Au lendemain des élections du 14 avril 2003, Bernard Landry avait invité les militants péquistes à suivre l'exemple du premier ministre britannique, Tony Blair, qui avait fait du vieux Labour Party un New Labour moderne et dynamique.

Bien entendu, il ne s'agissait pas de renoncer aux principes de la social-démocratie mais de les adapter à la réalité du troisième millénaire. Malgré la déconfiture de l'ADQ, il semblait clair que le vieux discours péquiste n'avait plus la cote. Même si Jean Charest avait soudainement découvert les «valeurs libérales» à la veille des élections, le PLQ l'avait aussi emporté en promettant une révision en profondeur du rôle de l'État.

À l'instar de M. Blair, M. Landry proposait donc à son parti de prendre le virage du pragmatisme. Pour un peu, il aurait réhabilité son ancien président du Conseil du trésor, Joseph Facal, dont le rapport, qui proposait déjà un sérieux dégraissage de l'appareil gouvernemental, avait été promptement tabletté à la veille de la campagne.

À compter du moment où M. Landry a décidé de demeurer en poste, ces velléités de recentrage n'ont pas résisté à la «saison des idées». Les membres de son entourage qui l'encourageaient en ce sens ont fini par quitter. Il n'était plus question de heurter les militants qui allaient décider de son avenir en bazardant leurs rêves de jeunesse.

Si, de loin en loin, le chef du PQ évoquait encore Tony Blair, c'était simplement pour expliquer que les fonds publics ne serviraient pas plus à promouvoir la souveraineté que le gouvernement travailliste ne les avait utilisés pour démontrer les avantages d'une éventuelle adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union européenne.

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En octobre 2003, le politologue Jean-Herman Guay avait causé toute une commotion parmi les délégués au conseil national en leur exposant brutalement que le projet souverainiste était obsolète et que le PQ avait été le parti d'une génération.

Les sondages des derniers mois démontrent qu'il se trompait au sujet de la souveraineté, mais les données sur l'âge des membres du PQ, que Le Devoir a dévoilées dans son édition de jeudi, tendent à confirmer son diagnostic sur le caractère générationnel du PQ.

Ces baby-boomers vieillissants, qui constituent la grande majorité des membres, auraient très mal réagi si on avait voulu toucher au modèle auquel ils rêvaient déjà à 20 ou à 30 ans. Résultat: le programme adopté en juin constitue un virage dans la direction opposée à celle que M. Landry avait envisagée au départ.

Les mêmes causes ayant généralement les mêmes effets, il est remarquable de voir avec quel enthousiasme les prétendants les plus sérieux à sa succession ont fait leur le nouveau programme. Ces gens-là étaient pourtant convaincus bien avant M. Landry de la nécessité pour le PQ de se remettre au diapason de la société québécoise.

Ce que disait André Boisclair en 2002 aurait très bien pu sortir de la bouche de Mario Dumont. Selon lui, il était grand temps que le PQ manifeste «un souci plus grand pour les gens ordinaires de la classe moyenne qui réclament plus de liberté dans les relations avec l'État».

Dans un texte publié dans Le Devoir du 14 juin 2003, Pauline Marois demandait, manifestement inspirée par Joseph Facal: «À quoi l'État est-il essentiel aujourd'hui? À quoi est-il nécessaire? De quoi doit-il se faire le promoteur? Où et quand doit-il se retirer?» Il y a déjà un bon moment qu'on ne l'entend plus poser ce genre de question.

Richard Legendre ne parlait jamais de ces choses jusqu'à ce qu'il se lance dans la course. Celui dont il a repris intégralement le programme, François Legault, disait pourtant: «Il ne faut pas avoir peur de remettre en cause le modèle québécois.» Tout cela pour aboutir à un virage... à gauche.

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De passage au Devoir cette semaine, le candidat du SPQ Libre, Pierre Dubuc, disait être le seul à défendre le programme tel qu'il est. Il a parfaitement raison. Jean-Claude St-André se veut sans doute un progressiste, mais le programme du PQ ne prévoit pas encore de guillotiner les riches. De toute manière, les «purs et durs» le trouvent beaucoup trop mou au chapitre de la souveraineté.

Mme Marois et M. Boisclair savent parfaitement que le programme adopté en juin contient des mesures qui satisfont peut-être les fantasmes des militants mais qui rencontreraient une vive opposition dans la population si on voulait les appliquer. Leur appui au programme est simplement circonstanciel. Ni l'un ni l'autre, une fois devenu chef, n'a l'intention de l'appliquer.

Le financement des écoles privées est un bel exemple. Au congrès de juin, il a été résolu «de réduire de façon importante les subventions aux écoles privées». Mme Marois a déclaré la semaine dernière sur les ondes de Télé-Québec qu'elle se contenterait de leur interdire de sélectionner les élèves. Comme si l'imposition de frais de plusieurs milliers de dollars ne constituait pas déjà une sélection!

André Boisclair, lui, a déclaré le 16 septembre dernier sur les ondes de Télé-Québec: «Comme membre du PQ, je suis favorable à une diminution du financement des écoles privées, mais je veux être clair: je n'irai pas toucher à ça avant une campagne référendaire.» En effet, c'est très clair.

Selon Pierre Dubuc, la défaite du 14 avril 2003 s'expliquerait d'abord par l'abstention des électeurs progressistes, que le PQ doit récupérer, notamment en faisant alliance avec le mouvement syndical.

Des huit autres candidats, seul l'ancien député bloquiste de Chambly, Ghislain Lebel, a osé le contredire en suggérant avec une délicatesse inhabituelle chez lui qu'il conviendrait peut-être de faire certains compromis pour récupérer les éléments plus conservateurs qui sont passés à l'ADQ.

Tous ceux qui ont les pieds sur terre savent très bien que l'ADQ représente une menace bien plus sérieuse pour le PQ dans des régions comme Québec ou Beauce-Appalaches que ne le sont l'UFP ou l'abstention des progressistes dans quelques quartiers de Montréal. Le problème est qu'on a toujours refusé de faire officiellement l'autopsie de la pire défaite du PQ depuis 30 ans. Peu importe: d'ici le 15 novembre, même André Boisclair est condamné à flatter les baby-boomers dans le sens du poil.

mdavid@ledevoir.com