Le retour des protestataires

Le mot «fair-play» ne fait pas partie du vocabulaire politique allemand. Du moins, pas de celui du chancelier Gerhard Schröder. Arrivé second aux élections législatives, le candidat social-démocrate a eu le culot dimanche soir de revendiquer le premier rôle dans la formation d'une nouvelle coalition gouvernementale. Aurait-il fait preuve de la même arrogance si son adversaire n'avait pas été pour la première fois une femme, la candidate conservatrice (CDU-CSU) Angela Merkel? Je n'en suis pas certain.

Malgré sa remontée spectaculaire, malgré un bagou incomparable, malgré les résultats plus que décevants de son adversaire, les électeurs ont pourtant clairement rejeté la coalition rouge-verte (social-démocrate et écologiste) qui dirigeait l'Allemagne depuis sept ans. Le leader des verts, Joschka Fischer, l'a d'ailleurs courageusement reconnu avant d'en tirer ses propres conclusions et de démissionner.

Il faut beaucoup de prétention et un grand mépris du processus politique allemand pour ne pas accepter qu'il revienne d'abord à la formation arrivée en tête, comme le veut la tradition, de tenter de former un gouvernement. L'Allemagne et l'Europe n'avaient pas vraiment besoin de cette bataille de ruelle, comme l'a laissé entendre cette semaine le président du Conseil européen, José Manuel Barroso.

En Allemagne, personne ne croit Gerhard Schröder lorsqu'il dit vouloir demeurer chancelier. Par ce geste en forme de baroud d'honneur, Schröder vise surtout à entraîner Angela Merkel dans sa chute. Une façon comme une autre de dire: «Après moi, le déluge!»

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Mais Gerhard Schröder n'a pas l'exclusivité de ce type de raisonnement.

En réalité, ni le Parti social-démocrate ni les conservateurs de la CDU-CSU ne sortent gagnants de ces élections qui se sont jouées sur le fil du rasoir. Seuls deux partis situés aux extrêmes peuvent prétendre avoir amélioré leur résultat: le petit parti libéral de Guido Westerwelle (FDP) et le nouveau parti d'extrême gauche Die Linke, rassemblant les néocommunistes du PDS, à l'Est, et les déçus de la social-démocratie, à l'Ouest.

Il fallait voir les fondateurs de ce «nouveau» parti, Gregor Gysi et Oskar Lafontaine, se féliciter dimanche soir d'avoir empêché les deux grands partis de former une coalition avec leur allié naturel. Die Linke aurait un programme réaliste qu'on ne s'en offusquerait pas. Mais ses porte-parole avouent eux-mêmes que leur programme est d'abord fait «de protestation». C'est pourquoi aucune formation politique n'envisage de former une coalition avec eux.

Si Gerhard Schröder a perdu dimanche soir, ce n'est donc pas d'abord dû à Angela Merkel, dont la campagne maladroite n'a servi qu'à inquiéter la population sur l'ampleur véritable des réformes qu'elle proposait. C'est plutôt à cause d'Oskar Lafontaine, qui a claqué la porte du SPD juste avant le déclenchement de ces élections précipitées pour se réfugier dans une alliance chimérique avec les anciens communistes du PDS. Pour se convaincre du caractère ésotérique de cette formation, il n'y a qu'à se rappeler que la majorité des membres du PDS pensent toujours dur comme fer que le communisme était une bonne chose.

Une fois de plus, c'est l'extrême gauche qui a fait perdre la gauche. Sans le départ d'Oskar Lafontaine, Gerhard Schröder aurait probablement réédité l'exploit de Tony Blair en Grande-Bretagne en remportant haut la main un troisième mandat consécutif.

Il y a presque quatre ans, lors de l'élection présidentielle française, c'est cette même extrême gauche qui avait donné le pouvoir sur un plateau d'argent au candidat de la droite Jacques Chirac. Les petits partis d'extrême gauche avaient alors fait mordre la poussière, dès le premier tour, à son adversaire, le socialiste Lionel Jospin.

Plus près de nous, à l'occasion du référendum français sur la Constitution européenne, c'est encore l'extrême gauche qui a joint ses voix à l'extrême droite traditionnelle pour renvoyer le débat sur la Constitution européenne aux calendes grecques, sans perspective aucune de renégociation, entraînant une paralysie de l'Union européenne qui pourrait durer quelques années.

L'Europe n'est pas le seul continent touché par ce surprenant retour de l'extrême gauche. Je connais de nombreux démocrates américains qui vous expliqueraient que sans les 3 % du candidat d'extrême gauche Ralph Nader, George W. Bush n'aurait probablement jamais été élu en 2000 alors qu'il l'emporta par 600 voix seulement, après le scrutin contesté de la Floride. Protestataire professionnel, Ralph Nader était d'ailleurs à Montréal cet été pour prêcher la bonne parole.

À la faveur de la lutte contre la mondialisation, les pays développés assistent depuis quelques années au retour sur la scène politique d'une gauche non réformiste et protestataire. Pour l'instant, son programme reste d'abord et avant tout un cri plus qu'une liste de mesures applicables dans une économie de marché.

L'exemple allemand montre que cette nouvelle gauche n'a pas encore démontré ce qu'elle pouvait apporter de constructif au débat politique. Sa seule réalisation aura été pour l'instant de faire perdre la gauche réformiste, voire de simplement contribuer à paralyser le système.

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Cela étant, en Allemagne, la perspective très probable d'une «grande coalition» (CDU-CSU et SPD) est loin d'être aussi inquiétante qu'on le croit. Pour sortir d'un chômage endémique qui atteint les 11 %, la majorité de la population allemande soutient les réformes lancées par le gouvernement Schröder, comme celle de l'assurance-chômage. Les Allemands ont très largement voté pour des partis qui veulent assouplir les règles du marché du travail (parmi les plus rigides du monde) et favoriser une réforme fiscale.

Le véritable débat porte plutôt sur le rythme et la profondeur de ces réformes. Les Allemands ont signifié dimanche qu'ils souhaitaient combattre le chômage sans remettre en question de fond en comble leur modèle social. Pour huit électeurs sur dix, il n'y a guère de doute sur la direction à prendre: ni radicalisme de droite ni chimère d'extrême gauche.