Conter pour l'indépendance

Le conteux Jean-Marc Massie rame à bord du négrier São Bento, entre délire verbal et envolée lyrique.
Photo: Jacques Grenier Le conteux Jean-Marc Massie rame à bord du négrier São Bento, entre délire verbal et envolée lyrique.

Il ne sera probablement jamais de la course à la direction au Parti québécois. Et pourtant, il a 39 ans, un CV impeccable, tout pour plaire, même aux gais. Faites le bilan: une gueule d'enfer réputée pour être grande, un doctorat en science politique de la Sorbonne (et une thèse épaisse comme ça sur l'impact sociopolitique des nouvelles technologies de l'information et de la communication), des lettres d'Aquin jusqu'à Zola en passant par Ferron, en voulez-vous, en v'là. Il a même connu la dèche et le BS, de quoi séduire tous ceux qui l'ont à la dure.

Et si ça ne suffit pas, il a abusé de substances illicites, des plus soft aux plus dures. Si je me rappelle bien, nous avons déjà fumé un pétard ensemble, du Gold Mountain quelque chose qu'il s'était procuré sur la côte Ouest. Mais ça, c'est du passé, comme pour Dédé. On était jeunes, on était fous et, maintenant, on carbure à la décoction de racines de gingembre parce que l'infusion à la menthe nous stimule trop.

Jean-Marc Massie n'a pas besoin d'en fumer du bon, d'en sniffer de la pure ou d'en gober une de travers pour se prendre pour la réincarnation de René Lévesque. Poète intello, l'ex-chanteur du groupe rock Los Guidounos cultive juste ce qu'il faut de charme et de nonchalance pour exciter les foules. Guidoune un jour... Ce bourreau des coeurs sait bouger, captiver, mais, surtout, il sait conter, un atout majeur dans son parcours ludique semé d'excès et de détours dans des chemins de traverse peu fréquentés. Son slogan électoral pourrait être: «J'ai le coeur du prolétaire, l'âme du grand bourgeois et le sexe décadent de l'aristocrate.» Mais il est avant tout un intellect avide d'indépendance.

Conteux du dimanche

Jean-Marc Massie tient pour certitude que le conteur se fait entendre parce que le pays est incertain. L'animateur des soirées de contes au bar Le Sergent Recruteur est venu à l'oralité après avoir fondé des espoirs du côté du milieu universitaire pour changer le monde. Trois raisons l'ont propulsé dans un univers marginal où le fantastique l'emporte heureusement sur la logique. «Je viens d'une famille de grandes gueules qui cultive les formules assassines. Chez les Massie, on donne l'illusion qu'on a raison alors qu'on a surtout une belle figure de style et la réplique qui tue. Ça m'a bien servi en France. La seconde raison, c'est que j'aimais les exposés oraux à l'université: ça demande un minimum de recherche et un max de poudre aux yeux. En France, tu peux choisir entre l'examen écrit et le "grand oral".»

Il choisissait toujours la deuxième option. Massie s'est déjà présenté à son «grand oral» sur le philosophe Hegel avec des rouflaquettes, muni de quelques mots d'allemand et de juste assez de latin pour en jeter. Sa superbe et son verbiage ont suffi à faire perdre contenance au traducteur d'Hegel, qui ne l'attendait pas dans ce détour. «Je suis entré en transe, un état que les conteurs et les musiciens connaissent bien. "J'étais" Hegel. Le traducteur, lui, était subjugué. J'ai obtenu 18 sur 20. Et je ne sais toujours pas ce que Hegel disait... » La troisième raison de ce décrochage professionnel s'appelle André Lemelin, conteur et mentor du renouveau du conte au Québec, qui a détecté chez Massie l'énergie du conteur dans ses structures éclatées.

Ces deux-là ont mené le conte si loin qu'il est devenu une solution de rechange le dimanche pour tous ceux qui veulent échapper à la messe de Tout le monde en parle ou de Star Académie.

«La rectitude politique n'est qu'une autre morale postmoderne, souligne Jean-Marc Massie. Sauf que le code change plus vite. C'est la morale du branché de Tout le monde en parle. Star Académie? Je ne reprocherai jamais à un conteur d'y aller. Mais t'as intérêt à te lever de bonne heure pour être subversif!»

Pensée à voies multiples et tradition orale

La subversion fait partie intégrante du conte, comme le beurre sur le pop-corn et le gravy sur la poutine. Il faut entendre Jean-Marc Massie nous narrer comment les Québécois sont devenus des Nègres blancs d'Amérique dans son conte Révoltés du São Bento, un négrier venu du Portugal qui a abouti dans le fleuve Saint-Laurent... Le conte met en échec la pensée unique et remet notre passé sur la mappe. Massie est intraitable à ce sujet: «Je méprise ceux qui font de la modernité une fin en soi, ceux qui sont des victimes de la modernité. La poésie urbaine avec des seringues, le trash et le sida, ça peut être aussi étouffant que la tradition. J'aime le conte de création, la tradition avec un contenu contemporain. Et le conte est une parole alternative à l'humour au Québec.»

L'arrachement comme forme de la modernité, la négation de sa culture pour piller celle des autres, très peu pour Massie, qui a la mémoire longue et la langue aussi pendue qu'un Patriote.

La quatrième raison qui a poussé Massie vers le conte est tout le contraire de la politique et s'appelle le réenchantement: «Tout expliquer alimente le cynisme, dit-il. On a des caméras dans l'intestin, dans le cul, c'est boguant. On ne peut plus rien imaginer. On vient tuer le fantasme dans l'oeuf.» À la fois animateur et fou du roi, Massie conte pour se substituer à l'esprit de clocher, aux échographies de notre époque voyeuse; il conte pour créer l'illusion de la vérité, déjouer la réalité et nous faire oublier que nos personnalités politiques, même aspirantes, sont à l'exacte mesure de notre imaginaire sans imagination.

cherejoblo@ledevoir.com

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Appris: que pour la première fois la Maison du conte offre des goûters contés pour toute la famille (0-99 ans). Les premier et deuxième dimanches du mois à 15h. Cric, crac, ric et rac, on se reverra là! Tél. (514) 847-8804, www.lamaisonducontedemontreal.com.

Retournée: aux Dimanches du conte au bar Le Sergent Recruteur, 4801, boulevard Saint-Laurent, Montréal, Tél. (514) 287-1412. Tout le mois d'octobre est consacré aux conteurs autour du monde. Nul n'est prophète en son pays. Une solution de rechange à la «grand-messe» du dimanche soir avec Jean-Marc Massie comme maître de cérémonie. www.dimanchesduconte.com.

Noté: qu'on pourra voir Jean-Marc Massie et Jocelyn Bérubé conter en duo au Grand Parcours sens et culture le samedi 1er octobre à 19h30 sur la place Gérald-Godin (métro Mont-Royal). Ils seront accompagnés par le violoncelliste Mario Giroux et raconteront l'histoire des rues et ruelles de la métropole. www.legrandparcours.com.

Adoré: le livre de contes pour enfants (?) Moby Dick (Milan jeunesse) d'après l'oeuvre d'Herman Melville. Ce récit mythique d'un baleinier qui fera naufrage est porté par les peintures somptueuses de Jame's Prunier. Magnifique ouvrage qui vous permettra de faire vos premières armes de conteur devant un auditoire restreint.

Lu: avec un vif intérêt le Petit manifeste à l'usage du conteur contemporain, de Jean-Marc Massie (Planète rebelle), un bouquin intelligent qui décrypte notre époque branchée sur le village global pour élaborer sur la marginalité de l'oralité: «Mondialistes à tout crin branchés en permanence sur le beat des capitales internationales — le réflexe du colonisé aurait-il été remplacé par le réflexe du mondialisé? —, ces pseudo-citoyens du monde (prenant sans doute Internet pour un visa de citoyenneté aux vertus illimitées) se sont coupés de l'arrière-pays: le centre-ville est devenu leur terroir.»

Remarqué: que la huitième présentation du Festival interculturel du conte du Québec se déroulera du 21 au 30 octobre prochain et que le porte-parole en sera Fred Pellerin, le petit Mozart du conte. Un volet anglophone se greffe au festival qui réunira des conteurs yiddishs, berbères, kabyles et basques. 70 conteurs, une centaine de spectacles ainsi que des conférences et des ateliers d'initiation à l'art du conte. Qu'on se le dise: si l'été est au rire, l'automne est au sourire. www.festival-conte.qc.ca.

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Ceci n'est pas un blogue

I love Martha

Toujours intéressant de voir comment quelqu'un rebondit. C'est une leçon de vie, comme on dit. Ou du carburant à potins. Dans le cas de Martha Stewart, ça peut s'apparenter à l'instinct de survie.

Depuis son retour sur les ondes, la reine de la domesticité a su regagner la faveur du public en affichant une saine autodérision, une espèce de distance critique doublée d'un humour détendu qui la rend plus «abordable», voire sympathique. Sa diète en prison aura eu pour effet de la transformer en humaine crédible. Chaque jour, on peut la voir devant un public conquis faire des allusions à la blague à son incarcération. La prison, c'est comme la maladie, ça vous fait voir ce qui reste d'important dans la vie: rire, manger et boire en bonne compagnie.

Martha ne fait pas qu'enseigner la cuisine, elle explique comment magnifier l'instant présent, «to worship the moment». Praise the Lord, alleluia!

L'espoir déçu de la vie moderne se refait une santé dans le quotidien. Il fallait la voir cette semaine montrer à son ami Donald Trump comment plier un gaminet. Elle a aussi enseigné le b.a.-ba du pain de viande à sa jeune et charmante épouse Melania, plantureuse top-modèle qui enfile des gants de latex avant d'éplucher une gousse d'ail. Pauvre Donald!

«It's an all new Martha», clame la pub, qui dit vrai pour une fois. Tous les jours à 18h, à TLC. Également, The Apprentice, le mercredi à 20h à NBC.

http://tlc.discovery.com/fansites/martha/martha.html.