Cinéma: Un cataplasme sur une jambe de bois

La première mission du Festival international du film de Montréal, dont l’édition inaugurale prend fin demain soir avec le sublime et délicat Pride & Prejudice, était de faire naître le désir des cinéphiles montréalais pour sa sélection de films. Hélas, les spectateurs se sont faits très très rares dans les salles du Quartier latin où l'événement piloté par l'Équipe Spectra avait lieu.

L'échec de cette première édition, en matière de fréquentation, nous force à nous interroger sérieusement: est-ce qu'un festival peut naître gros? Existe-t-il dans le monde un autre cas de naissance instantanée d'un événement cinématographique adulte? Je me suis déjà servi de cette tribune pour dire qu'un festival ne peut, à mon avis, naître que de la rencontre de deux désirs: celui des cinéphiles de voir des films d'ailleurs, celui des organisateurs et programmateurs de les leur montrer. Or, l'un et l'autre doivent se découvrir et se connaître avant de s'apprivoiser. Commencer petit et croître à mesure que les liens se consolident. Espérer créer l'événement en jetant 187 films à la face

de Montréal, sans étude de faisabilité, dans des lieux inhabituels, sur la foi que Montréal serait une ville de cinéphiles, relève de la pensée magique.

Mais le blâme est une chose qui se partage et De Hadeln s'est montré généreux depuis une semaine. Dans sa mire: les hauts dirigeants de l'Équipe Spectra, dont son président Alain Simard, qui, selon lui (mais l'avis est partagé), ne connaissent rien au cinéma; aussi, le service de presse du festival, qui a pourtant fait un travail colossal et méritoire; enfin, les institutions: «Elles ont exigé la tenue d'un FIFM en 2005; c'était trop tôt», proteste-t-il.

On peut cependant se demander quel malheur se serait abattu sur Montréal si lui-même et l'Équipe Spectra, à tête refroidie, avaient refusé d'obtempérer afin de mieux préparer l'édition 2006. L'entreprise aurait-elle perdu la subvention promise et, par la même occasion, rompu le filon d'or devant conduire à la création hautement subventionnée du Parc des festivals et du Complexe Spectrum, qui se trament derrière cet écran de fumée? Le «contrat» du festival serait-il allé à un soumissionnaire rival, par exemple le Festival du nouveau cinéma, bien rodé, bien fréquenté et fin prêt à prendre le relais dans des délais raisonnables?

Les institutions ont certes beaucoup d'actions et d'inactions à se reprocher et leur manque de courage politique, dans ce dossier encombré où trois festivals piétinent la métropole, est inadmissible. Tout le monde s'entend là-dessus. De là à leur imputer l'échec du premier FIFM, le raccourci me semble un peu facile. Je m'étonne d'ailleurs que les principaux dirigeants de Téléfilm et de la SODEC, ainsi que leurs supérieurs politiques, n'aient pas encore publiquement réagi à ces griefs qui leur sont adressés. Chef des communications et des affaires publiques à Téléfilm Canada, Janine Basile, rejointe au téléphone mercredi, s'est contentée de cette réponse sibylline: «Il faut donner sa chance au coureur». Mais faut-il faire courir le marathon à un enfant?

L'ironie dans tout ça, c'est qu'on a sérieusement douté de l'expertise de l'Équipe Spectra en matière de programmation, tout en se montrant confiants dans sa faculté, mûrement acquise, d'attirer une masse considérable de spectateurs à son événement. Or, bien que l'identité éditoriale du FIFM semble encore floue, sa programmation tenait la route. En revanche, l'événement populaire tant espéré, qui devait cheviller le cercueil du FFM, n'a pas eu lieu.

Comme quoi on n'attire pas les mouches avec du vinaigre et qu'une brebis galeuse, même clonée, reste une brebis galeuse. De fait, les institutions n'avaient qu'un geste à faire afin de régler son cas au FFM: couper ses subventions. La nature et l'entreprenariat se seraient (ou pas) chargés du reste. Mais la peur du vide et du scandale les a poussés à «ordonner» simultanément la création du FIFM. Résultat: on a posé un cataplasme sur une jambe de bois.

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Je m'en voudrais de ne pas porter à votre attention la projection demain (13h, Ex-Centris) du documentaire intitulé Les Contes secrets ou les rohmériens, de la Française Marie Binet. Par différents chemins et thèmes (le secret, l'attente, le mensonge, la religion, etc.), celle-ci questionne le cinéma d'Éric Rohmer, le propos autant que la méthode, éclairés par les témoignages de ses interprètes (Jean-Louis Trintignant, Marie Rivière, André Dussollier, Françoise Fabian, etc.), emmaillés de façon vivante aux images de ses films (Pauline à la plage, Conte d'automne, Perceval le Gallois, Ma nuit chez Maud, etc.). À l'instar des oeuvres de Rohmer, ce film clair, incisif et pertinent charmera ses inconditionnels et irritera les autres.

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Sortons du FIFM, le temps de vous annoncer que Louis Bélanger présentera vendredi soir prochain son très beau Gaz bar blues au Goethe-Institut, à l'occasion de la journée portes ouvertes de l'institut culturel allemand. Dès 19h, le cinéaste participera à une discussion sur la ville de Berlin, animée par Robert Gray, laquelle sera suivie à 19h30 de la projection de son film dans lequel son alter ego, fuyant sa vie de pompiste, se cherche une identité dans la métropole allemande chamboulée par la chute du Mur. L'entrée est gratuite.