Littérature:Oedipe des temps modernes

Prométhée déroba le feu à Zeus et en fit cadeau aux hommes, leur offrant ainsi la lumière. Depuis plus de 2500 ans, le mythe de Prométhée perdure. La richesse du mythe est forte: le feu chauffe, éclaire, mais il peut brûler et détruire.

Emmanuel Aquin, romancier à l'esprit cartésien, s'empare de la figure mythique, la projette sur le personnage principal de son roman et en fait un héros symbolique. Prométhée raconte l'histoire d'un homme en fuite, en quête d'absolu. La traversée du XXe siècle, délibérément prométhéen avec ses avancées scientifiques mais aussi son ivresse guerrière, en constitue la toile de fond. La question centrale de ce roman à entrées multiples et truffé de pistes cachées est finalement celle du mal.

Le narrateur, un être tourmenté, ne voit qu'en noir et blanc. Né le 1er janvier 1900, il cherche à découvrir les couleurs du XXe siècle. Incompris, rejeté, il part découvrir le monde, laissant derrière lui sa famille et son frère aîné qu'il admire: «ma belle moitié, mon côté rêveur, ambitieux, visionnaire».

Sa quête se déroule en trois temps. «Carnations» se passe dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Le héros décrit avec un réalisme acide l'horreur dans laquelle sont plongés les combattants: «Les semaines se sont succédé dans le délire [...] entre le cauchemar et la réalité. Une heure de coma, une heure de tuerie. Dix minutes à gémir pendant un mauvais rêve, dix minutes à hurler en mitraillant devant soi.»

Comment des hommes de raison en arrivent-ils à dépasser leur condition humaine et à transgresser la loi morale? Au milieu d'horizons déchiquetés, de paysages en ruines et en cendres, le cadet tente de construire une chapelle, suppliant Dieu «d'effacer le mal et de recommencer le monde». Il retrouve son frère sur le champ de bataille, une explosion lui souffle les deux jambes... Le héros voit une première couleur: le rouge.

«Nations» couvre les années folles, la prohibition et la Deuxième Guerre mondiale. Engagé comme charpentier, le frère cadet restaure des églises «pour colmater la brèche par laquelle son âme s'est enfuie». La création devient un écho à ses peurs, à ses fantasmes. Cassé par la guerre — «un restant d'homme» — il continue de combattre l'ennemi invisible: «Comment se débarrasse-t-on du mal lorsque celui-ci est en nous?»

L'absolue corruption atteint sa chair, se dévoile sous le jour d'une inquiétante étrangeté. Diverses parties de son corps se rebellent. Pendant que sa main gauche paralysée clame «la démocratie, la liberté et le rêve», la droite s'en tient à «un discours pragmatique, anticlérical et franchement fasciste». Après l'épreuve de la maladie, il découvre une seconde couleur, le jaune, alors que le cadavre du Führer crépite dans les flammes de son bunker.

Conte moral

«Ions» s'étend de l'après-guerre à la guerre froide. Le héros se demande s'il est un damné ou un miraculé. Il s'exprime sur son dégoût de lui-même en pensant aux meurtres qu'il a commis. Consacrant désormais tous ses jours et toutes ses nuits «à la réparation du passé», il érige avec son frère une cathédrale au milieu d'un village déserté, en quête d'une vérité suprême.

À la veuve qui l'héberge et qui lui demande s'il croit en Dieu, l'homme à la foi fragile répond: «Je crois au divin. Le divin, c'est ce qui nous dépasse. Dieu n'en est qu'une personnification extérieure. Étrangère. Le divin n'est pas en dehors de nous, bien au contraire. Il est la force qui nous fait agir et accomplir des tâches au-delà de nos capacités. Croire en Dieu, c'est prêter à un autre ce pouvoir immense. Croire au divin, c'est assumer ce rôle soi-même.» Le créateur, indépendant de toute puissance extérieure, achève la cathédrale. Il peut enfin admirer le bleu de l'azur. «J'ai senti que le vide en moi se remplissait [...]. Je suis le Phénix... vivant, mais épuisé.»

Comme dans les tragédies grecques antiques, la fatalité divine ou le destin se met en marche. Îdipe des temps modernes, emporté et opiniâtre, le frère cadet échoue dans sa quête. Sa recherche absolue de la vérité s'avère fatale. «Toute ma vie j'ai voulu être normal. Et maintenant que je le suis, je réalise à quel point je ne suis pas plus avancé. Des années durant j'ai cherché la lumière dans les vitraux. Elle ne s'y trouve pas. J'espère donc la trouver dans les ténèbres!»

Avec cette oeuvre ambitieuse et exigeante dont le héros à l'âme sombre, ravagée et barbare est entouré de forces ténébreuses, Emmanuel Aquin nous offre un conte moral qui traverse le miroir des symboles et des dieux déchus. Le roman ne se décrypte pas facilement à la première lecture. Et ce, malgré une construction dramatique parfaite et un style très épuré.

On l'aura compris: Emmanuel Aquin poursuit avec Prométhée une esthétique singulière qu'il a amorcée en 1990 avec Incarnations. Romancier, éditeur, scénariste, il a depuis signé une dizaine d'ouvrages de fiction, quelques livres pour la jeunesse et une suite érotique.

Collaboratrice du Devoir

***

Prométhée

Emmanuel Aquin, Leméac, Montréal, 2005, 136 pages