Essais québécois: Réfuter l'homophobie

Le Parlement fédéral canadien vient peut-être d'accorder aux gais et lesbiennes le droit de se marier, mais cette décision ne doit pas faire illusion: le Canada et le Québec n'en ont pas fini pour autant avec l'homophobie, qui reste trop répandue. Telle est la thèse que soutient Ginette Pelland, professeure de philosophie, dans un essai intitulé L'Homophobie — Un comportement hétérosexuel contre nature.

Les avis restent très partagés sur les droits des homosexuels, constate-t-elle sur la base de sondages pancanadiens. La plupart des autorités religieuses, par exemple, continuent de s'opposer à certains d'entre eux. Pelland rend hommage à Raymond Gravel, «un prêtre québécois contestataire» qu'elle qualifie de «Drewermann québécois», mais elle souligne qu'il fait figure d'exception dans ce milieu fermé à la pleine reconnaissance des droits des gais et lesbiennes.

Les homosexuels, dénonce-t-elle, sont toujours victimes d'ostracisme à l'école ou en milieu de travail et cela montre bien l'urgence d'une «éducation nécessaire des mentalités» pour en finir avec ce scandale qui engendre des drames comme le suicide. Citant Laurent McCutcheon, qui affirme qu'«on ne se suicide pas parce qu'on est homosexuel [...], mais à cause des difficultés qui peuvent être liées à l'homosexualité», elle ajoute: «Et s'il y a des individus à soigner, purger et guérir de leur tendance à ériger certains de leurs semblables en boucs émissaires sociaux, ce seront les hétérosexuels et non les homosexuels.»

Dans un survol historique des «visages de l'homophobie» en Occident, Pelland rappelle d'abord que les anciens Grecs toléraient, d'une certaine façon, l'homosexualité, mais qu'ils la craignaient néanmoins pour des raisons d'opportunisme machiste: «En effet, si trop de mâles deviennent efféminés, comment les hommes peuvent-ils continuer tous ensemble et solidairement à garder les femmes en état de soumission?» L'argument de l'homosexualité contre nature trouverait sa source dans cette crainte, alimentée, écrit-elle, par l'hypocrisie d'un Platon, lui-même homosexuel homophobe.

L'Ancien Testament, ensuite, par l'histoire de Sodome et Gomorrhe, reconduit cette condamnation opportuniste: «Si le peuple d'Israël doit devenir un grand peuple, l'homosexualité est une abomination parce qu'elle ne sert pas la propagation de l'espèce.» Au Moyen Âge, l'Église catholique s'inscrira à son tour dans cette tradition homophobe en s'en prenant aux pratiques homosexuelles, qui font «trop ressortir que la sexualité humaine peut être vécue en fonction du seul plaisir qu'elle procure, indépendamment de toute fin procréatrice». La médecine, enfin, prendra ce triste relais en assimilant l'homosexualité à une maladie mentale.

Incohérence

Tout au long de cette histoire, une constante ressort: l'homosexualité devrait être condamnée parce qu'il s'agit d'un comportement contre nature. Pourtant, réplique Pelland avec raison, «les comportements humains sont largement imputables à des influences culturelles. L'humain n'est pas une chose de la nature, il n'est pas un animal, au même titre qu'un chat ou un chien, ni ne se comporte à l'avenant.» Sur la base de cet argument, fondamental dans ce débat, on comprend mal le titre de l'ouvrage de Pelland, qui se contente de reprendre à son compte un raisonnement qu'elle dit être faux. L'homophobie, en effet, n'est pas plus un comportement contre nature que l'homosexualité, et prétendre le contraire revient à se priver des armes nécessaires à sa réfutation. Si l'argument sur un caractère contre nature est «un écran de fumée», cela vaut, en toute cohérence, dans les deux sens. Si l'homophobie doit être combattue, c'est parce qu'elle est antihumaniste.

Hormis cette contradiction qui affecte un peu l'argumentation de Pelland, cet ouvrage, sans être vraiment original puisqu'il offre essentiellement une synthèse d'éléments déjà bien connus portant sur cette question, présente un intéressant exercice de réfutation des arguments à tendances homophobes, dont il illustre efficacement la faiblesse. Pelland, par exemple, fera remarquer, pour contester une certaine argumentation catholique, que «c'est bel et bien attenter à la dignité de l'être humain que de le réduire au seul rôle d'animal reproducteur et de voir l'essence du mariage dans cette unique perspective», et que, «si les hétérosexuels ont eux-mêmes à ce point malmené l'institution du mariage, pourquoi les homosexuels seraient-ils réputés devoir faire nécessairement pire en cette matière?» Elle négligera, toutefois, de s'attarder vraiment aux enjeux de la filiation et de la symbolique des genres dans la parentalité, souvent soulevés par les sociologues et les psys dans ce débat.

Dans un tout autre ordre d'idées, enfin, soulignons que son utilisation abusive de l'anglicisme «originer» (trois occurrences aux seules pages 42 et 43), au sens de «provenir de» ou de «prendre sa source dans», agace. Cette remarque, d'ailleurs, devrait être retenue par tous les éditeurs de la francophonie.

Collaborateur du Devoir

louiscornellier@parroinfo.net

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L'homophobie

Un comportement hétérosexuel contre nature

Ginette Pelland

Préface de Claude Charron

Québec Amérique

Montréal, 2005, 208 pages
1 commentaire
  • Dominic Claveau - Inscrit 28 septembre 2005 12 h 03

    les Romains peut être...

    «Pelland rappelle d'abord que les anciens Grecs toléraient, d'une certaine façon, l'homosexualité, mais qu'ils la craignaient néanmoins pour des raisons d'opportunisme machiste : «En effet, si trop de mâles deviennent efféminés, comment les hommes peuvent-ils continuer tous ensemble et solidairement à garder les femmes en état de soumission ?»

    Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire? Les Grecs, bien qu'hétéros, valorisaient le sexe entre hommes, qu'ils associaient aux plaisir. Les femmes s'étaient pour la reproduction. Et Platon homophobe? Ces écrits sont plein de références aux "mignons" de ses compagnons! C'est la première fois que j'entend une telle affirmation sur les anciens Grecs. J'aimerais bien connaitre les sources de mme Pelland car ce n'est pas se que j'ai appris. Elle confond peut être avec les Romains...