La partie sans arbitre

En février 2001, Lucien Bouchard avait dû interrompre une visite officielle en Chine et rentrer précipitamment au Québec pour arbitrer une chicane d'ordre budgétaire entre Bernard Landry et François Legault, qui commençait à ébranler sérieusement la cohésion du gouvernement.

M. Bouchard avait déjà annoncé son départ depuis un mois, mais son successeur n'allait être officiellement couronné que quelques semaines plus tard. Entre-temps, il fallait bien que quelqu'un maintienne un peu d'ordre.

Présentement, il n'y a personne au PQ qui soit en mesure de le faire. Malgré toutes ses qualités, Louise Harel n'a pas l'autorité morale nécessaire. Elle a fait une première tentative, il y a deux semaines, mais personne n'a tenu compte de ses avertissements. De toute manière, le clan Boisclair ne croit pas à sa neutralité. La nouvelle présidente, Monique Richard, est également une femme de valeur et elle a été à la bonne école à la CSQ, mais elle n'a aucune racine au sein du parti.

En 1987, Pierre Marc Johnson avait aussi abandonné le navire, mais l'avènement de Jacques Parizeau était pratiquement chose acquise dès le départ. Il y a bien eu quelques échauffourées entre «modérés» et «orthodoxes», auxquelles Mme Harel elle-même n'était pas étrangère, mais rien d'irréparable ne s'était produit. Cette fois-ci, Bernard Landry a laissé à son parti tout le loisir de s'entre-déchirer et celui-ci semble bien décidé à en profiter.

Le PQ peut sans doute s'offrir le luxe de laisser le champ libre au gouvernement Charest jusqu'au 15 novembre, mais pas celui de passer des mois à panser ses plaies, sans parler de celles qui ne se cicatriseront peut-être jamais.

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Acculé au mur, André Boisclair s'est mis à tirer dans toutes les directions. Pauline Marois aura beau jurer sur la tête de ses enfants qu'elle n'y est pour rien dans les révélations sur sa consommation de cocaïne, tous les soupçons convergeront immanquablement vers elle.

Même si elle n'y est pour rien, Mme Marois s'est elle-même enfermée dans le rôle de Brutus au cours de la dernière année en insistant pour que Bernard Landry déclenche une course au leadership, quitte à être candidat à sa propre succession. Inutile de dire que les fidèles de M. Landry n'ont manqué aucune occasion de la noircir auprès des militants péquistes.

Sa réputation de délatrice remonte à encore plus loin. À tort ou à raison, elle avait déjà été montrée du doigt en 2002, quand des informations concernant les relations de l'ancien ministre Gilles Baril avec la firme de lobbying Oxygène 9 s'étaient retrouvées à la une des journaux.

Le résultat est qu'elle passe aujourd'hui pour la méchante fée Carabosse qui a jeté un sort au charmant jeune prince. Or qui voudrait de la fée Carabosse pour chef, n'est-ce pas?

En revanche, personne n'irait soupçonner un homme aussi sympathique que Richard Legendre de faire un coup bas. Alors que Mme Marois est condamnée à marcher sur des oeufs, M. Legendre peut se permettre des réflexions parfaitement assassines sans choquer qui que ce soit.

Si Mme Marois avait déclaré que, en tant que mère de famille, la dernière chose qu'elle voudrait faire serait de banaliser la consommation de cocaïne, certains lui auraient sans doute reproché d'avoir voulu souligner perfidement qu'elle avait quatre enfants, alors que M. Boisclair est un homosexuel qui n'en aura jamais.

Dans la bouche de M. Legendre, cela a été perçu comme la simple expression du sens des responsabilités dont doit faire preuve tout bon père de famille. Décidément, M. Legendre surprend depuis le début de la campagne. En quelques semaines, il a démontré un potentiel que rien n'a laissé soupçonner durant ses deux années passées au conseil des ministres.

Quand l'ancien chef de cabinet adjoint de Mme Marois, Maxime Barakat, a déclaré que, en sa qualité de pharmacologue, il pouvait attester l'influence que la cocaïne pouvait avoir sur le comportement d'un individu, personne n'a douté un seul instant qu'il était en mission commandée.

M. Legendre, lui, a pu opiner impunément du bonnet quand sa nouvelle recrue, François Gendron, a déclaré aux journalistes qu'il souhaitait voir M. Boisclair nettoyer lui-même ce qu'il pouvait encore y avoir à nettoyer, laissant entendre qu'on ne savait peut-être pas tout.

S'il s'agit de trouver à qui le crime profite, c'est peut-être de ce côté qu'il faudrait orienter les recherches. Si de nouvelles révélations provoquaient l'effondrement de la campagne de M. Boisclair, c'est M. Legendre qui pourrait tirer les marrons du feu.

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Peu importe qui est responsable de l'indiscrétion qui est à l'origine de l'affaire, M. Boisclair devrait lui en être reconnaissant, si on se fie au dernier sondage de Léger Marketing.

Encore une fois, il ne faut en tirer aucune conclusion trop hâtive sur ce que pensent les membres du PQ, qui sont les seuls habilités à choisir leur chef, mais les événements des derniers jours semblent avoir provoqué un mouvement de sympathie pour M. Boisclair dans l'ensemble de la population et plus encore chez les électeurs péquistes.

Cela rappelle la réaction qu'avait suscitée le film de Jean-Claude Labrecque, À hauteur d'homme. En voyant Bernard Landry assailli quotidiennement par une meute de journalistes qui semblaient prendre plaisir à le torturer, la population s'était solidarisée avec un homme qu'elle souhaitait jusque-là voir prendre sa retraite.

On a généralement vu un geste de panique dans la crise que M. Boisclair a piquée au cégep de Sainte-Foy, mardi, quand il a sommé les journalistes de «respecter son intégrité physique», mais c'était peut-être son meilleur coup de la semaine.

M. Landry pourrait toutefois témoigner du caractère éphémère de ces mouvements de sympathie. Autrement, il serait toujours là.