Et puis euh: Voir Hartford et n'en pas revenir

Avec tout ça, les Hurricanes de la Caroline doivent être un peu gênés de s'appeler les Hurricanes, non?

Et dire que dans le temps, les Hurricanes de la Caroline étaient les Whalers de Hartford. À l'époque, il y avait des gens qui voulaient que les Whalers changeassent de nom parce qu'un whaler, c'est un chasseur de baleines et il n'est pas acceptable que l'on chasse la baleine, qui n'a rien fait à personne. Mais bizarrement, personne n'a encore contesté cette appellation des Hurricanes, qui pourtant font plein de dégâts et tuent du monde. On frise le scandale ici.

Tenez, puisqu'il est question de Hartford, voici une anecdote qui vaut son pesant d'air. Dans les années 80, avec les copains, on avait l'habitude d'aller voir, une fois par année, un match de hockey à Boston et un à Hartford. Pour ceux et celles d'entre vous qui tiennent des statistiques à la maison, notons que Hartford est non seulement la capitale du Connecticut mais aussi la capitale de l'assurance, ce qui laisse entrevoir, n'est-ce pas, une vie nocturne torride et du divertissement comme c'est pas permis.

Les Whalers, on s'en rappellera avec une nostalgie proprement lacrymogène, disputaient leurs matchs dans un centre commercial et les gradins étaient munis de sièges full confo genre cinéma quatre étoiles, ce qui avait le désavantage d'induire la somnolence lors des passages à vide de l'équipe, qui avaient tendance à se faire nombreux. La présentation des joueurs au début du match et chacun des buts locaux étaient accueillis par le retentissement de Brass Bonanza, une mélodie festive ayant la propriété de tomber sur les nerfs au bout d'environ 4,4 secondes. (Pour vous mettre dans le bain, allez retrouver une quantité affriolante d'artéfacts liés à Brass Bonanza dans le site Internet www.brassbonanza.com. Ne me remerciez pas, je le fais dans l'intérêt public.)

Donc, oui, nous sommes en 1988, je m'en souviens parce que l'infernal tube de Rick Astley qui est sorti en 1987, Never Gonna Give You Up — allez, vous pouvez fredonner, le pire c'est que quelqu'un qui se trouve à proximité vous en veuille jusqu'à la fin de ses jours de lui avoir mis ça dans la tête — faisait alors un sacré tabac. Cette année-là, nous tombons sur le gros lot: le même week-end, les Nordiques sont à Boston et le Canadien à Hartford. Bon, sachons le reconnaître, les Nordiques sont relativement poires et amorcent leur très longue traversée du désert (ils bouclent la saison 1987-88 avec 69 points), mais il est tout à fait possible de se constituer un univers intérieur personnel dans lequel ils ont gagné la coupe Stanley, la première de neuf consécutives, et le but d'Alain Côté était bon.

Et, évidemment, qui dit Nordiques et Canadien dit autobus bondé de Québécois du terroir qui se rend également aux matchs et dont nous croisons les ressortissants de temps à autre. Encore jeune et fou et plutôt détaché des contingences liées au monde postmoderne, je n'en apprends pas moins que le fait de rencontrer des compatriotes en voyage n'adoucit pas nécessairement les moeurs.

Nous sommes attablés dans un restaurant situé juste en face du Civic Center de Hartford lorsqu'une douzaine de joyeux visiteurs de par chez nous y fait irruption. Comme tout citoyen normalement constitué, nous tendons bien sûr l'étrier, l'enclume et le marteau afin de saisir les conversations qui émanent du groupe. Pas besoin de beaucoup tendre, d'ailleurs: un amoncellement de touristes, en général, ça cause d'autorité. Je sens que je vais sous peu voir se réaliser la doctrine camusienne qui veut qu'à un moment donné, l'absurde se dépasse lui-même.

Et en effet, ça ne tarde pas. Consultant le menu, l'un des gars n'y trouve pas de poutine. (En passant, vous ai-je déjà raconté l'histoire du type qui va en Italie et qui commande une large all dressed et s'étonne de s'entendre répondre qu'il n'y en a pas? Alors voilà, le serveur lui dit qu'il n'y en a pas et le type dit: «OK, un spaghatt meatballs d'abord.» Vous rigolez comme ça, mais c'est réellement arrivé.) Qu'à cela ne tienne, le client a toujours raison, et il demande au serveur s'il est possible de lui confectionner cet émincé parmentier au fromage en crottes dans son coulis mordoré. Légèrement déstabilisé, l'employé finit par lui dire que le cuisinier parle un peu français et le fait venir à la table.

«Mouais, on a des frites, on a du gravy, et je peux toujours vous râper du mozzarella», dit le chef. Résultat, le gars a eu ce qu'il désirait. Mieux encore: l'année suivante, nous sommes repassés devant le même resto et, sur le menu affiché dans la vitrine, il y avait de la poutine.

Ce qui nous amène, chers amis, à la réflexion philosophique du jour: pourquoi être dépaysé quand l'on voyage? Et à une deuxième pour le même prix: une poutine faite avec du mozzarella râpé n'est-elle pas une sorte d'imposture, d'une certaine manière?

[Nota: cela n'a sans doute rien à voir, mais deux ans plus tard, le restaurant était fermé.]

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Ailleurs dans l'actualité, Barry Bonds a déclaré que la chasse aux utilisateurs de stéroïdes que mène le Congrès des États-Unis devrait cesser parce qu'il y a des choses bien plus importantes à faire, par exemple venir en aide aux victimes de l'ouragan Katrina. Comme disait Teilhard de Chardin: eh ben dis donc toi là.

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Après deux victoires du Canadien en autant de rencontres pré-saison, un ami m'informe que ça sent la coupe. Je voulais juste vous dire ça comme ça, pour que vous puissiez vous exciter vous aussi jusqu'à ce que votre Canadien chéri dont vous vous êtes tant ennuyés à cause de ce maudit lock-out en perde une de suite et que vous puissiez de nouveau le trouver radicalement pourri.

Par ailleurs, ça sent aussi la coupe à Ottawa, à Toronto, à Boston, à Detroit, à Philadelphie, au Colorado, à Dallas, à Tampa Bay, à St. Louis, au New Jersey, à Vancouver, à Calgary, à Phoenix et à Pittsburgh. Il faut une très très grosse coupe pour sentir autant.

Mais vous savez quoi? Ce sont les Nordiques qui vont la gagner. Mais vous ne le reconnaîtrez pas, parce que votre partisanerie vous aveugle.