Santé: La faculté d'évoluer

Ainsi l'Université Laval crée une Chaire des approches intégrales en santé... une façon de déguiser poliment les médecines autrement qualifiées d'alternatives. Il fallait que je parle au Dr Marc Desmeules, doyen de la Faculté de médecine de l'Université Laval et initiateur de la Chaire, pour comprendre que, derrière cette initiative, il y a la Fondation Chagnon. Vous savez, Vidéotron? André Chagnon a changé de cap et s'intéresse, avec le même dynamisme, à la santé. Il a allongé 250 000 $ par an pour les cinq prochaines années et a convaincu le Dr Desmeules. C'est, peut-être, une petite révolution qui s'amorce et qui nous fera tout doucement rattraper le retard que nous avons, si l'on se compare à un peu partout dans le monde. Il y a par exemple, depuis 1985 à Calcutta, des rencontres internationales de médecines alternatives qui ont le soutien de l'ONU et de ses grandes organisations internationales de santé. Ça fait 17 ans.

Depuis tout ce temps, nous regardons passer le train... officiellement. Car la médecine d'ici se fait déborder de tous côtés. La crise de confiance qui gêne la pratique des médecins et incite leurs patients à se tourner vers l'automédication touche six personnes sur dix; il fallait bien qu'un jour un doyen se réveille.

"La médecine allopathique n'a pas que des défauts, me dit Dr Desmeules, mais elle a perdu le sens de l'humain dans son approche." La science, qui pense encore trop souvent le corps comme une machine (le coeur est une pompe et ce genre de quincaillerie), se voit maintenant confrontée à ses lacunes et à ses défaites. "On a des limites, et on oublie qu'on est fait d'un corps, d'une âme et d'un esprit. Les limites de la médecine, on les voit pour toutes les maladies chroniques et les maladies fonctionnelles. On est donc justifié d'examiner autre chose."

De quoi sera composée cette autre chose? C'est un médecin qui en décidera. Celui qui obtiendra la Chaire, qui est un poste permettant de développer l'enseignement, la recherche, les applications thérapeutiques et la diffusion de l'information vers le public. La qualité de cette personne sera déterminante. "Avec cette Chaire, on va étudier et comprendre que le système de médecine que l'on pratique est UN système, un paradigme. Il y en a d'autres, d'autres systèmes qui ont aussi leurs vertus et leurs limites, comme le nôtre a des vertus et des limites. On va s'ouvrir. On n'exclut pas la collaboration de certains thérapeutes de médecines alternatives... mais ça ne veut pas dire qu'on va tout avaliser."

On ne craint pas! C'est plutôt le contraire que l'on pourrait craindre, une Chaire qui publie des recherches pour invalider les approches non conventionnelles. Pensez-y, tout est dans les indicateurs que l'on choisit de vérifier, et voyez un peu comme ça peut marcher: dans son édition du 10 avril, le Journal of the American Medical Association publie une étude démolissant l'efficacité du millepertuis dans le traitement de la dépression. Tollé du milieu, qui accuse les chercheurs d'avoir négligé les 30 précédentes études confirmant l'impact du millepertuis et de n'avoir pas regardé les bons indicateurs qui permettent de détecter les effets antidépressifs de la plante. Pas mal hein? Toujours se demander qui finance ou quel est l'intérêt derrière la recherche... La science n'est pas parole divine. Quand c'est l'industrie pharmaceutique qui permet le travail ou quand c'est la Fondation Chagnon - qui subventionne incidemment une étude sur les vertus des graines de lin - ce qui n'intéresserait jamais les fabricants de pilules brevetées! Ça s'annonce intéressant avec ce nouveau joueur, mes amis!

Pour en revenir à l'Université Laval et à cette ouverture d'esprit qui se manifeste et qu'il faut saluer, la tendance se dessinerait-elle pour que, dans dix ans, les prochains médecins formés soient moins fermés? Si le maintien de la santé devenait prioritaire, imaginez-vous tout ce que ça implique? Les pilules, bistouris, solutés et béquilles qui seraient perçus comme un échec de la santé ou un remède d'accident... On rêve, on rêve, mais en dehors des hôpitaux et des écoles de médecine, il existe une pensée de la santé si différente, parfois si loin de la science. Il est d'ailleurs dommage que ces deux univers ne s'interpellent pas mutuellement. Les médecines alternatives gagneraient à être étudiées et critiquées dans un échange dynamique qui les reconnaîtrait. La médecine scientifique, qui sait être formidable, en serait aussi transformée pour le mieux.

"Je vous prédis que d'ici trois ans, toutes les facultés de médecine auront emboîté le pas. Je vais à la fin du mois à Calgary, où se tiendra le congrès annuel des associations de facultés de médecines du Canada, et qu'y a-t-il au menu? Une session de travail sur l'enseignement des médecines alternatives!" Laval en figure de proue d'un gros paquebot qui prend un virage... pour l'aventure. La route est longue.