L'engagement intellectuel

La polémique installée au sujet de la nomination de Michaëlle Jean permet un débat nécessaire et, hélas, si rare sur l'engagement intellectuel, ses conséquences, ses limites, ses ambiguïtés, ses contradictions et son éthique.

D'abord, la chasse aux sorcières est inutile. Qu'est-ce donc que ces enflures verbales où l'on dénonce les ayatollahs, banalisant de ce fait les vrais, substituts, tortures et censures. Les souverainistes «purs et durs», comme on les appelle, qui dénoncent ce qu'ils estiment être la trahison d'un des leurs, en l'occurrence Jean-Daniel Lafond l'époux de Michaëlle Jean, ne sont pas des fascistes, même si leur manière outrancière n'est guère du meilleur goût.

Compte tenu des prises de position du cinéaste, de sa fascination pour le problème identitaire québécois jusque dans son expression la plus extrême, à savoir le FLQ, il est légitime qu'ils s'interrogent publiquement sur le revirement apparent de celui qu'ils considèrent comme un de leurs frères de combat. Il n'y a ni scandale ni coup fourré là-dedans. On peut imaginer vraisemblable que Jean-Daniel Lafond ait lui-même adhéré intellectuellement à la famille souverainiste. Qu'il ait eu une sympathie engagée à l'endroit de cette cause pour laquelle le militantisme ne passe pas nécessairement par une carte de membre d'un parti politique. Les thématiques de ses films l'installent dans la sensibilité de la gauche nationaliste non pas canadienne, à la manière de John Raston Saul, mais québécoise. Une gauche qui revendique l'indépendance du Québec jusqu'à la nomination de sa femme, ses apparences professionnelles qui incluent ses commentaires à la radio de Radio-Canada pouvaient le laisser croire, alors que des intellectuels cherchent à le mettre en contradiction avec lui-même, cela est inévitable. Pour comprendre une démarche intellectuelle, il faut faire oeuvre d'ethnologue et retourner dans le passé intellectuel de la personne, savoir ce qu'il a dit, écrit ou filmé. Ça n'est pas ce qui s'appelle la chasse aux sorcières.

Ce qui le devient par contre, c'est d'interdire à cette personne de changer d'opinions et même de cause car, dans l'optique indépendantiste, se retrouver prince consort de la représentante en titre de la reine, chef de l'État canadien, ce serait un changement de cause. On ne peut pas prôner sa foi dans le Canada et ses institutions si l'on appelle de ses voeux la séparation du Québec.

Jean-Daniel Lafond et sa femme adhèrent au Canada et croient à son unité. Ils l'ont affirmé cette semaine par voie de communiqué. Alors que veut-on de plus? Il faut en prendre acte. Toute spéculation supplémentaire relèverait du procès d'intention.

Cela étant, sachant que la très grande majorité des Québécois considère dépassée et inutile cette fonction de gouverneure générale, on peut se surprendre de l'intérêt porté à cette nomination. Les statistiques québécoises incluent aussi, cela va de soi, un grand nombre de fédéralistes, convaincus de la désuétude d'une telle fonction. Sans doute, dans cette polémique, les sceptiques classaient-ils les Jean-Lafond, compte tenu de leurs engagements sociaux et professionnels, parmi cette majorité. Erreur des sens abusés, donc. Nous sommes ici plutôt face à un problème de perception qui déborde le cadre de la nomination de Michaëlle Jean.

S'il faut tirer une leçon de tout cela, c'est bien de cesser de classer les gens selon des catégories plus théoriques que réelles. Qu'est-ce donc qu'être de gauche ou de droite par exemple? Il y a des gens de gauche qui vivent selon leurs principes mais il y a aussi ce que l'on nomme avec bonheur, la «gauche caviar». Une gauche dont l'élitisme est la marque de commerce. Il y a une droite égoïste, insensible aux injustices sociales, mais il y a aussi une droite libérale, se portant à la défense des faibles, des minoritaires, anti-élitiste. Classer les gens non pas en fonction de ce qu'ils sont mais en fonction de ce que l'on croit qu'ils sont ou devraient être peut être un signe d'aveuglément idéologique.

De plus, être fidèle à soi-même n'est pas obligatoirement être fidèle à ce que l'on a cru à 20 ans. C'est s'assurer de ne jamais prêcher ce que l'on ne vit pas. Il y a les baby-boomers souverainistes qui défendent aujourd'hui une indépendance du Québec en ayant perdu la foi dans celle-ci. Il y a les fédéralistes qui jurent leur foi canadienne alors que leur coeur ne vibre qu'au rêve québécois. Les choix des uns et des autres sont plus complexes, plus touffus, plus contradictoires et paradoxaux que plusieurs aimeraient le croire.

Enfin, faut-il répéter encore une fois à quel point cette société a de la difficulté à accepter le débat. Que René Boulanger, personnage sans aménité par qui l'unanimité des éloges fut brisée, soit traîné dans la boue, que Jacques Lanctôt, le trouble-fête hyperbolique et indélicat, soit de nouveau désigné à la vindicte publique montre bien que contrairement à ce que l'on affiche, la tolérance n'est qu'une réalité en devenir. Elle démontre également que le choc des idées choque davantage les gens qu'il ne les incite à réfléchir.

denbombardier@videotron.ca
2 commentaires
  • François Leduc - Abonné 22 août 2005 15 h 46

    Mensonge

    Mme Bombardier,

    J'ai lu votre article intitulé "L'engagement intellectuel".

    Je suis en accord avec vos propos sur la polémique entourant la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneur général. Cependant, il m'apparaît que vous oubliez d'aborder la question sous l'angle de l'honnêteté intellectuelle. Elle et son conjoint déclarent n'avoir jamais adhéré à l'idéologie souverainiste, ce qui est faux.

    Qu'ils changent d'opinion, ils en ont le droit. Qu'ils nient, dans un passé plutôt récent, avoir été favorables (et même, dans le cas de M. Lafond, avoir été engagé) à la cause souverainiste du Québec (les faits sont largement exposés dans d'autres articles ou publications), tient du mensonge.

    À mon sens, Mme Jean et son conjoint ont entaché irrémidiablement leur crédibilité.

    F. Leduc

  • Beauchesne Gaston - Inscrit 24 août 2005 08 h 45

    Enfin

    Madame Bombardier,

    Félicitations pour votre texte qui tranche avec ceux des Pratte, Dubuc, Lapierre ...