Essais québécois - Chroniques de l'air du temps

Qu'est-ce, au juste, qu'un billet? Mon dictionnaire, peu bavard à ce sujet, se contente de parler d'un «petit article de journal sur un sujet d'actualité». Vague à souhait, mettons. Pierre Sormany, dans son indispensable Le Métier de journaliste (Boréal, 2000), ajoute quelques précisions en le définissant comme «une petite chronique ou un commentaire court, qui n'a pas la prétention de fournir une argumentation complète, mais qui souligne succinctement un aspect particulier de l'actualité, souvent sur un ton humoristique ou sarcastique». Le billet, selon lui, serait au journalisme d'opinion ce que le potin est au journalisme d'information. C'est déjà mieux, disons, mais ça ne correspond pas vraiment aux textes regroupés par Vincent Charles Lambert dans Une heure à soi, qui se présente comme une «anthologie des billettistes [1900-1930]».

Le problème, en fait, c'est que l'esprit de ce genre, qui fut très à la mode dans les gazettes québécoises de la première moitié du XXe siècle, s'est un peu perdu avec le temps. Le romancier Jean Barbe, à l'époque où il était rédacteur en chef de l'hebdomadaire Voir, signait des textes qui s'inscrivaient dans cette tradition. Dans un excellent recueil publié en 1993 et justement intitulé Chroniques de l'air du temps, il exprimait avec sensibilité l'esprit du billet: «L'air du temps est une fiction, et bien que nous respirions tous le même oxygène, chacun possède sa propre paire de poumons. Quand on ferme les yeux, le monde ne disparaît pas. Bien sûr, il continue à exister en dehors de nous, mais il poursuit également sa marche en nous — la marche d'un monde parallèle, dont le point de départ est la dernière image fixée, qui fait son cinéma sur l'écran de nos paupières.» Et le billettiste, en racontant cette expérience, nous lègue donc «des preuves de notre passage».

Les auteurs réunis par Vincent Charles Lambert dans Une heure à soi ne faisaient pas autre chose. Dans les pages du Devoir, la plupart du temps, ils évoquaient le vent, les fleurs et la neige — oui, souvent la neige — afin de partager avec leurs lecteurs une parcelle du flux de leur conscience. Le billettiste, écrit le présentateur, est «un individu un peu écrivain» qui se risque à «l'aveu retenu d'une subjectivité». Contrairement aux chroniqueurs polémistes à la Jules Fournier ou à la Olivar Asselin, il «ne s'insurge pas [...], il ne se soulève ni contre les idées reçues ni contre les conformismes de son temps». Sa posture, plutôt, serait celle de l'accoudement: «Le billettiste a cessé de marcher par les rues. On peut le voir à la fenêtre de sa chambre, parfois en train d'écrire mais le plus souvent distrait, accoudé devant la vitre à regarder dehors.»

Le billettiste de l'époque — le fait mérite d'être souligné à gros traits — est souvent une femme. Dans cette anthologie, par exemple, c'est le cas de cinq des huit auteurs convoqués, et le genre semble leur convenir à merveille. Si certaines d'entre elles, en effet, se contentent de broder de petites promenades littéraires qui ressemblent à des courtepointes pastorales, d'autres, comme Louyse de Bienville (pseudonyme de Marie-Louise Marmette, fille du romancier Joseph Marmette et petite-fille de François-Xavier Garneau) et plus particulièrement Fadette (pseudonyme d'Henriette Dessaulles, longtemps responsable de la page féminine du Devoir et cousine d'Henri Bourassa), en profitent pour philosopher avec élégance.

La première, sur un bateau en direction d'Anticosti et inspirée par les eaux du golfe Saint-Laurent, s'exclame: «Chercher? N'est-ce pas là, semble-t-il, l'unique vocation de l'homme et l'ironie du maître — là-haut — qui tient toujours ouvert sur la machine ronde, son oeil, dans le triangle sans issue qui contient la loi unique, la matrice essentielle du système universel et l'énigme de l'être.»

Fadette, elle aussi fascinée par le sens de la vie et le «pourquoi profond des volontés divines», raconte de fort belles choses sur la grandeur de la musique et sur la solitude humaine, mais elle brille surtout par la finesse de son regard introspectif qui la fait phénoménologue, comme en fait foi ce magnifique extrait: «Et c'est cela la vie, la vraie, la vie profonde et intérieure qui fait de nous des êtres supérieurs. Tant que nous ne vivons qu'à la surface, que nous ne prêtons l'oreille qu'aux voix extérieures, nous sommes de pauvres marionnettes dont les ficelles sont livrées au caprice du hasard. Nous ne vivons vraiment qu'en prenant conscience de notre conscience, en discutant avec elle, en lui obéissant ou en l'étouffant, c'est-à-dire que nous ne vivons que dans la lutte. Avant qu'elle ne commence, cette lutte, les jeunes âmes sont des fleurs: leur vie est presque végétative. Et quand la lutte cesse, c'est que nous glissons dans l'inconscience qui précède la mort.»

Souvent moralisatrice — le bonheur est dans le devoir, rappelle-t-elle à ses lectrices —, Fadette ne l'est pourtant pas au point de s'aveugler sur l'injuste sort réservé à trop de ses contemporaines. Stratège, elle laisse la parole à une de ses correspondantes pour dire leur fait aux hommes: «Ce que je vous demande, chère Madame Fadette, c'est que les hommes aient leur part de vos bons conseils. Dites-leur donc que la jeune fille dont ils ont fait leur servante était heureuse et choyée chez elle, qu'elle a eu confiance en eux quand ils promettaient de la rendre heureuse. [...] Dites-leur donc qu'il ne suffit pas à une femme d'être logée, nourrie et pas battue pour être heureuse. Dites-leur donc qu'ils ne supporteraient pas un mois la vie qu'ils font à leur femme depuis des années!» Et c'était dit.

Il y a bien, dans cette anthologie, trois hommes, dont le délicat Albert Lozeau, fasciné par les jardins de givre si chers à Nelligan, mais leur parole intime, ici, pâlit à côté de celle des billettistes féminins accoudés avec grâce aux fenêtres de l'air du temps.

Collaborateur du Devoir

louiscornellier@parroinfo.net

Une heure à soi

Anthologie des billettistes (1900-1930)

Choix et présentation de Vincent Charles Lambert

Nota bene

Québec, 2005, 216 pages