Sorties - Partir pour Okapulco

«Comme ça, t'es allé à Oka», m'a dit un ami. Son air entendu pouvait signifier aussi bien «Petit coquin, va!» que «Hon! maudit vicieux!», autant «Moi, c'est vraiment pas mon truc... » que «Vite, grouille avant que ça rouille, t'en as vu, des tout-nus?»

Bien sûr, j'aurais pu prétendre un récent béguin pour la gent ailée, décrire la queue rousse de la buse, la poitrine rose du cardinal et le croupion jaune de la paruline qui nichent, piaillent et forniquent dans le parc d'Oka et excitent l'iris des ornithologues en herbe. Non. Coquin, d'accord. Vicieux, peut-être. Mais menteur? No way, José. Je lui ai simplement dit d'oublier la grosse Presse pour un jour et d'acheter le svelte Devoir de ce vendredi, okazou il souhaiterait connaître le bilan de mon escapade bucolique et, pourquoi pas, stimuler un peu ses neurones.

Michel vs Michel

En fait, la journée avait mal commencé. Ce dimanche-là, une Dame Nature pudique s'était drapée de gris et commença soudain à nous crachiner dessus. Résultat: à notre arrivée en bateau, en fin de matinée, la plage était à poil. Les week-ends de canicule, ici, c'est la nuée. «On a compté 1200 naturistes un samedi de juillet, m'a dit Michel Vaïs. J'ai même vu des gens en fauteuil roulant. C'était formidable.»

Depuis 30 ans, Michel Vaïs est au mouvement naturiste québécois ce qu'était Jeanne d'Arc dans la France du XVe siècle: un porte-étendard qui va au front à mains nues pour délivrer la province de l'emprise des ayatollahs de la moralité et de son malaise devant un corps humain vêtu de son seul sourire. Et, comme la Pucelle, Michel a été traité de tous les noms et a même goûté au bûcher. L'an dernier, son organe trimestriel, Naturisme Québec, le magazine du plein air familial et sain, a été brûlé sur la place publique pour avoir mis en couverture un jeune garçon jouant dans un arbre dans le plus simple appareil, son sexe nubile exposé, le tout pour illustrer un dossier chaud: «Nu et enfants: pour ou contre?» «Certains ont voulu déceler un appel à la pédophilie, a écrit Michel en éditorial dans le numéro suivant. Or, comme on peut le lire dans l'article de Mark Storey, qui faisait partie du dossier, des études universitaires américaines ont démontré, sur une période de 30 ans, que les enfants élevés en milieu naturiste ont davantage confiance en eux, qu'ils se développent plus harmonieusement, qu'ils sont plus stables émotivement, plus respectueux de leur corps et de celui d'autrui, qu'ils envisagent la sexualité de façon plus réaliste.»

Tant mieux, mais fallait-il montrer la biroute du gosse? «Ce n'était pas une erreur, affirme aujourd'hui Michel Vaïs. En fait, ce n'est pas moi qui ai choisi cette photo. C'est ma graphiste (qui n'est même pas naturiste, mais très ouverte d'esprit), une femme fin cinquantaine et grand-maman depuis peu; quand elle est tombée sur cette photo-là, elle s'est exclamée qu'elle n'avait jamais vu un gamin aussi joyeux! Pas un instant, ni elle ni moi ne nous sommes questionnés sur le fait qu'on voyait son zizi. On ne l'avait pas remarqué!» Peut-être qu'à force d'en voir partout, comme la pub, on ne les voit plus.

Toute cette question enfant-nudité fait d'ailleurs rage, ici comme aux États-Unis et en France, avec comme acteur principal le pédopsychiatre français Michel Rufo, auteur de Tout ce que vous ne devriez jamais savoir sur la sexualité de vos enfants (publié chez Anne Carrière). Lors d'une conférence donnée à Montréal, Rufo avait déclaré que «la pratique du naturisme en famille est contre nature», qu'«il faut être pudibond avec ses organes génitaux, le mieux étant sans doute de ne pas les exhiber devant son enfant».

La tempête médiatique passée, Michel a mis la clé dans la porte de Naturisme Québec et il dirige maintenant la section française de Going Natural, le magazine de la Federation of Canadian Naturists.

Pendant ce temps-là, à Oka...

La pluie s'est tarie, le soleil a montré timidement quelques maigres rayons. Et ils sont apparus. Oh, pas beaucoup. Malgré la tête d'enterrement du présentateur à MétéoMédia, ces purs et durs avaient décidé de braver le temps maussade et de profiter ainsi d'une superbe plage magnifiquement déserte. L'été est court, et les endroits extérieurs où montrer ses bijoux de famille sans risquer de créer une commotion ou de recevoir une amende, rarissimes. Question: au Canada, combien de plages publiques ont une section réservée officiellement au naturisme? Dix? Vingt? Non, 2: Wreck Beach à Vancouver et Halan's Point Beach à Toronto. En France, il y en a plus de 400, dont 76 uniquement sur la Côte d'Azur. Et Oka? Les naturistes, qui la fréquentent depuis 25 ans, certains disent même depuis un demi-siècle, y sont tolérés. Jean Ouellette, le maire d'Oka à l'époque de la fameuse Crise — qu'il a causée — a bien tenté de se débarrasser de ces importuns. La Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), qui gère le Parc d'Oka depuis quelques années, a aussi voulu faire augmenter les ventes de Speedo. «L'an dernier, l'avocat de la SEPAQ a téléphoné à la Fédération québécoise de naturisme (FQN), explique son fondateur... Michel Vaïs. Il voulait qu'on enlève toute référence à Oka et au lac Simon [autre lieu connu des initiés... comme le fameux lac Meech!] sur notre site Internet. J'ai refusé. Il m'a alors demandé qu'on écrive que la nudité était interdite dans ces lieux. J'ai refusé encore. L'avocat n'est pas revenu à la charge.» Il s'est peut-être transformé en guacamole.

On le voit, le combat n'est pas gagné. Mais Michel — dont le mémoire, déposé en 1982 à l'Assemblée nationale et dans lequel la FQN demandait qu'Oka soit reconnue officiellement comme plage naturiste, a nourri plusieurs générations de mites parlementaires — sent que le vent change. Pas une tornade, mais une légère brise. «Le site gouvernemental bonjourquebec.com dit que le naturisme, bien qu'interdit, se pratique à Oka. Et Okapulco a depuis peu des toilettes, des douches et un casse-croûte. On facilite donc l'accès à tout le monde, aux familles, aux grands-parents... et aux handicapés.» Avant, pour savourer une poutine, il fallait se farcir quelques kilomètres, en plus de remettre son bikini. L'enfer!

Par contre, nul besoin de chercher loin pour tomber encore sur des panneaux indiquant que la nudité est persona non grata. «C'est une tolérance hypocrite. Nous, ce qu'on veut, ce sont des panneaux qui disent "Zone naturiste" pour que les "textiles" qui marchent le long de la plage le sachent et ne soient pas choqués, ou évitent les lieux tout simplement. Et aussi pour éviter les débordements.»

Car, contrairement aux centres naturistes, où n'entre pas qui veut et où le code vestimentaire est strict, à Okapulco, rien ne dit quand commence et quand arrête l'éden naturiste. N'importe qui peut hanter les buissons en manteau de fourrure et scruter la plage d'un oeil égrillard. Et rien ne vous oblige à vous foutre à poil. «Certains novices — les plages sont un excellent endroit où apprivoiser pas à pas ce style de vie — restent dans la marge de la partie naturiste, n'osant pas aller en plein centre. C'est le pire endroit pour se mettre nu, alors qu'au beau milieu du groupe, vous n'êtes plus qu'un autre corps nu. Et tout le monde s'en fout, de votre petite quéquette.»

(Petite précision au sujet du nom Okapulco. Le soir, quand ils se retrouvent autour d'un feu de camp, les naturistes se racontent des histoires d'horreur — «J'ai ouvert la porte et, tapi derrière... Michel Rufo!» —, citent des auteurs hongrois, comme Arthur Koestler: «Adam et Ève étaient Soviétiques: ils étaient nus, le fruit qu'ils mangeaient était défendu et, néanmoins, ils s'imaginaient être au paradis.» Et rapportent des légendes urbaines, comme celle qui veut qu'Okapulco ait été «inventé» en 1997 par Marie Plourde dans un article publié dans Le Journal de Mourrial. Je sais pas pourquoi, sans doute parce que je la lis parfois quand j'ai épluché mon 7 Jours, mais j'avais des doutes. J'avais raison. Le mot Okapulco existait bien avant la prétendue illumination plourdienne: dans une chronique sur la Crise d'Oka parue dans La Presse en 1990, Lysiane Gagnon rapportait un mot d'esprit dit par un policier rencontré derrière les barricades Mokawks: «Bienvenue à Okapulco.» Et vlan!)

Foufounes éclectiques

En cette ère hypersexualisée, alors que les ados troquent la cigarette pour la pipe, qu'une émission à la télé d'État s'appelle Tout le monde tout nu, que la Terre est dirigée par un con* et le pays par des trouducs, on s'étonne de voir la résistance devant le naturisme, qui est né au XVIIIe siècle et non à Woodstock en 1969. Et le naturisme n'est pas le nudisme. Le nudiste se met nu à l'occasion, souvent pour prouver qu'il en a les couilles et pour connaître un petit frisson de transgression; le naturiste ne se montre pas nu, il vit nu. Dans le mot «naturisme», il y a nature: on communie avec la nature, on prie pour ne pas avoir une érection au mauvais moment mais on sait ce qu'il faut faire si ça arrive, on n'a pas peur de se mettre du sable entre les fesses et de se faire mordre au scrotum par un maringouin plus hardi que les autres. Surtout, on est à l'aise avec son body, buildé au gym comme le mien ou non. D'ailleurs, il y a quelque chose de contestataire, même de révolutionnaire, à une époque obsédée par la jeunesse et la beauté et où bourrelets et rides sont traqués comme des terroristes britanniques, à voir ces poitrines tombantes, ces fesses flagada, ces brioches démesurées, ces peaux parcheminées et ces verges riquiqui, dévoilées ainsi sans gêne, tout naturellement.

Vous vous dites qu'il y a là une leçon de vie à apprendre (mais vous ne savez pas encore laquelle). Et vous vous promettez que, la prochaine fois, à Okapulco, vous aussi tomberez le maillot.

*Bush, en français, peut être traduit par vagin. D'où le slogan de femmes démocrates, lors de la dernière élection présidentielle américaine: «The only bush I want is mine.»

yg90@hotmail.com