Tourisme - La dernière

Dans tout voyage, on fait ses adieux à des lieux qu'on a visités, à des gens qu'on a rencontrés. Et appréciés, dans le cas de certains. En des circonstances particulières, liées à l'état même du voyage, ils ont partagé notre vie, enrichi notre bagage d'expériences.

Pour toutes sortes de raisons, ils font leur nid dans nos souvenirs.

Pendant 15 ans, nous avons voyagé ensemble: au Québec, à l'étranger. Et surtout en nous-mêmes. Ici ou ailleurs, nous avons exploré ensemble l'infinie diversité humaine qui, pourtant, quels que soient les endroits et les sociétés, exprime un même fond de préoccupations quant à la destinée de chacun et à la signification de notre passage sur cette Terre.

Pendant 15 ans, nous avons parlé de voyage. Et, conséquemment, d'environnement et de culture, d'aménagement du territoire et de patrimoine, de comportements et d'éthique, de toponymie et de paysages, de formation professionnelle et de politique. Et même de sexe.

Nous avons parlé du voyage, de ses artisans et de ses produits, des attentes et intérêts de ceux et celles qui partent, quelques jours ou des mois, pour des destinations exotiques ou familières.

Pendant 15 ans, nous avons jeté ensemble des regards sans complaisance sur l'autre côté du rêve et de l'évasion. Nous avons pu constater que, de multiples façons, le voyage est la reproduction du quotidien dans un autre contexte, dans une autre dimension de l'existence.

Au fil des semaines, pendant toutes ces années, nous avons établi une complicité. Vous m'avez appelé, écrit des lettres, des cartes postales et des courriels. Vous m'avez envoyé des photos, des brochures, de la documentation. Vous m'avez demandé des suggestions de voyage et des conseils, proposé des sujets. Vous m'avez invité à vous appeler et à vous rendre visite: ce que j'ai fait maintes fois.

Vous m'avez invité à des colloques et des séminaires, à des rencontres informelles. Pour, je reprends vos mots, «échanger», «partager». Souvent, vous m'avez invité à animer des ateliers, à prendre la parole comme conférencier. Je vous en remercie: chaque fois, j'en étais honoré.

Je vous remercie de votre présence, de votre curiosité. Et de vos commentaires qui ont su constamment enrichir cette chronique. Grâce à vous — et j'en ai eu la preuve à de très nombreuses reprises —, elle est devenue une référence en plusieurs milieux.

Est-ce une coïncidence?

Je vous écris cette dernière chronique depuis L'Anse-aux-Meadows, à Terre-Neuve, en cette île méconnue où il suffit d'aller une fois pour ne plus faire de blagues sur le dos des Newfies. Depuis L'Anse-aux-Meadows, en ce coin de terre qu'on dit au bout du monde.

C'est pourtant là, à l'entrée du continent, à la rencontre des eaux du courant du Labrador et du Gulf Stream, qu'au cours des millénaires se sont établis en vagues successives les Paléo-Esquimaux des cultures de Groswater et de Dorset, les Indiens Béothuk, les Vikings, puis les pêcheurs basques, portugais, bretons et normands attirés par les grands bancs de morue. Bien avant la découverte officielle de l'Amérique par Christophe Colomb et les voyages de reconnaissance de Jacques Cartier et de Giovanni Caboto (alias, selon les puissances européennes qui l'ont embauché, John Cabot ou Jean Cabot).

Sur cette terre battue par les vents et néanmoins de toute beauté, les descendants d'Éric le Rouge se sont établis pendant une quarantaine d'années.

C'était autour de l'an mil. Est-ce le Vinland dont parlent les vieilles sagas islandaises? C'était du moins l'avis de ces deux Norvégiens, l'historien Helge Ingstad et son épouse, l'archéologue Anne Stine, qui, après avoir navigué durant de longues années le long des côtes du Labrador, y ont commencé les premières fouilles en 1960.

Aujourd'hui, L'Anse-aux-Meadows fait à la fois partie des sites du patrimoine mondial reconnus par l'UNESCO et du réseau de Parcs Canada. À côté des tertres originaux où furent découverts et exhumés des bâtiments vikings, un centre d'interprétation et une reconstitution historique permettent de remonter le temps. Et de constater, tout comme à cet autre parc, celui de Port-au-Choix, toujours dans la même péninsule, que ces peuples réputés primitifs auraient encore beaucoup à nous apprendre.

Aujourd'hui, on vient de partout — des autres provinces du Canada, des États-Unis, d'Europe, des confins de l'Asie — à L'Anse-aux-Meadows. Ce matin, dans la rade, à quelques encablures du rivage, mouille un bateau de croisière.

Les habitants des environs, longtemps isolés du reste de la planète et qui ont durement souffert des effets du moratoire sur la pêche à la morue, tirent une légitime et manifeste fierté — et un peu d'inquiétude aussi — de voir ainsi leur coin de pays au centre de tout cet intérêt.

Je vous souhaite de voyager. Encore et encore. De garder votre esprit et votre coeur ouverts à toutes les différences.

De cultiver cette humilité que permettent la fréquentation d'autres lieux et le contact avec d'autres genres de vie.

Je vous souhaite de vivre autant que vous le pourrez l'expérience du voyage.

Pour ma part, on me demande souvent quel a été mon plus beau voyage. Tant que je pourrai répondre «le prochain!», je ferai le bon métier.

Allez! Bon vent!