Mirages au Moyen-Orient

Qu'y a-t-il derrière les gros titres de l'actualité? Parfois, tout autre chose que ce qu'ils semblent dire... «Retrait israélien de Gaza.» «Les Irakiens accouchent d'une constitution.» Deux nouvelles que l'on pourrait a priori qualifier de bonnes, et assez simples à comprendre.

D'abord, avec ce retrait unilatéral de Gaza, les Palestiniens se rapprochent, semble-t-il, de leur rêve d'un État indépendant. Avec, pour la première fois, un véritable espace géographique à eux...

À 600 kilomètres de là, les trois grandes communautés d'Irak, en ce 15 août décrété date limite pour la rédaction d'une constitution, devraient réussir in extremis à trouver entre elles un compromis historique sur un texte fondamental. Ce qui ouvrirait enfin la voie à la pacification de l'Irak.

Mais on s'en doute, la réalité n'est ni si simple ni si belle...

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La bande de Gaza a été successivement décrite comme une prison à ciel ouvert, un nid de terrorisme et une «patate chaude» pour Israël. Quelque 1,3 million de Palestiniens y vivent, sur un territoire comparable à celui de l'île de Montréal. Ancienne possession égyptienne, occupée par Jérusalem depuis 1967, Gaza fait partie de ce «Grand Israël» auquel doivent renoncer aujourd'hui les plus farouches partisans de la présence juive en Terre sainte.

Fait capital, ce renoncement n'est pas le résultat de négociations avec les successeurs de Yasser Arafat. Tout au plus les Palestiniens ont-ils été consultés, à la veille du retrait effectif, sur certaines modalités. Mais seulement après que la décision d'Israël eut été prise et annoncée.

Ce caractère unilatéral permet au premier ministre Sharon d'affirmer qu'il n'a pas bougé sous la contrainte. Et ce, même si les extrémistes vont évidemment dire le contraire... Pour certains colons, le retrait est une conséquence funeste de l'intimidation terroriste. Et le Hamas lancera sans doute cette semaine — quelques roquettes à l'appui — une propagande sur le thème de «la victoire de la résistance» qui «a forcé» l'envahisseur à partir...

Tout cela n'est pas de bon augure. Une idée qui circule abondamment, c'est qu'Israël «lâche Gaza pour garder la Cisjordanie». Les deux territoires ne sont pas comparables en importance. La Cisjordanie se trouve au coeur de la querelle territoriale «biblique»; en comparaison Gaza est périphérique et secondaire (même si tel n'est pas forcément l'avis de tous les Israéliens). Elle est 16 fois plus étendue que Gaza. Et les colons juifs y sont 22 fois plus nombreux que les 8500 qui partent aujourd'hui...

Malgré leur défaite, les colons de Gaza ont réussi une mobilisation telle que l'on peut imaginer l'ampleur décuplée, en comparaison, d'une résistance à l'évacuation éventuelle de la Cisjordanie. Laquelle représenterait une commotion d'un tout autre ordre que le modeste départ de Gaza.

L'idée des dirigeants israéliens n'est pas forcément de conserver 100 % de la Cisjordanie — Sharon a d'ailleurs parlé cette semaine «d'autres évacuations» — mais un chiffre qui s'en rapproche le plus possible. En gros, les quatre ou cinq agglomérations palestiniennes importantes de Cisjordanie seraient reliées par une route linéaire — des cartes ont d'ailleurs commencé à circuler — qui descendrait vers Gaza... et la «Palestine indépendante», ce serait ça!

Quant à savoir si telle peut être la recette de la paix...

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Odeur de «lac Meech» à Bagdad... Avec des pressions américaines infinies, les leaders kurdes, arabes sunnites et chiites d'Irak, doivent présenter aujourd'hui un texte constitutionnel, censé amener les Irakiens sur la voie de la paix et de la concorde.

En fait, il s'agira selon toute vraisemblance d'un assemblage truffé de renvois à plus tard, de formulations floues et de bons sentiments. Un texte surtout utile aux Américains, qui ont absolument besoin de brandir un symbole, histoire de montrer que l'Irak «libéré» va de l'avant et respecte les délais...

Mais que veulent les communautés d'Irak? Les Kurdes du nord rêvent d'indépendance — 90 % d'entre eux voteraient «oui» sans hésitation, si on leur offrait ce choix — mais sont prêts à se contenter... du «fédéralisme». Fédéralisme qui est vu par les arabes sunnites — non sans raison — comme du «crypto-séparatisme» scélérat! Alors, non au fédéralisme!

De leur côté, les leaders chiites — communauté majoritaire martyre, pour qui l'heure de la revanche a enfin sonné — désirent avant tout un État religieux, où la charia serait la source du droit dans le nouvel Irak. Perspective qui, bien sûr, donne froid dans le dos aux autres groupes ethnico-religieux — et accessoirement aux féministes, qui existent en Irak mais vivent de plus en plus dans la terreur.

Ajoutons-y l'imbroglio du partage des ressources pétrolières, concentrées au nord (kurde) et au sud (chiite), mais dont l'ancienne élite sunnite (au centre du pays) est dépourvue. Et on a la recette d'un probable rapiéçage constitutionnel, qui aura peu de rapport avec les bruits et les fureurs féroces de l'Irak réel de l'an 2005.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.