Bienvenue à Rideau Hall

Pour obtenir les clés de Rideau Hall, Adrienne Clarkson avait dû convoler en justes noces au préalable avec John Ralston Saul, son conjoint de longue date. Libérée du soupçon de «vivre dans le péché», Mme Clarkson avait par la suite vu ses relations avec ses enfants, jugées trop distantes par certains, brièvement étalées sur la place publique. Il va sans dire également que les écrits de M. Saul avaient suffi à ce que le Parti réformiste la classe comme une libérale gauchisante de la pire espèce.

Ces atomes crochus avec la social-démocratie n'avaient pourtant pas empêché le NPD de taper sur les doigts de Mme Clarkson l'automne dernier en souscrivant à une motion pour sabrer ses budgets. Au Canada, l'idée qu'on se fait de Rideau Hall correspond souvent davantage à un cloître qu'à la résidence officielle la plus visitée du pays, et cela, jamais autant que quand sa locataire du moment est une femme. Dans un monde idéal, une gouverneure générale devrait sans doute repriser elle-même ses bas.

À l'époque, le gouvernement de Paul Martin n'avait pas levé le petit doigt pour la représentante de sa Majesté. Michaëlle Jean a été plus chanceuse la semaine dernière, puisque aussi bien le premier ministre que ses ténors québécois sont montés au front en son nom. Il faut dire qu'ils n'avaient vraiment pas le choix. Derrière Mme Jean, c'est la crédibilité et le jugement du premier ministre qui sont en cause. Le choix de la nouvelle gouverneure générale n'est peut-être pas sa plus importante nomination, mais c'est certainement sa plus flamboyante.

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Cela dit, l'aile aigrie du mouvement souverainiste a sans doute rendu un fier service à Mme Jean et à Jean-Daniel Lafond en se bousculant pour les vouer aux gémonies. Il s'en serait inévitablement trouvé d'autres pour se lancer dans la même chasse aux sorcières et ils auraient certainement eu meilleure audience dans le reste du Canada qu'une poignée de purs et durs souverainistes.

Car, dans les faits, la profession de foi fédéraliste qui lèverait les doutes sur les convictions politiques de Michaëlle Jean et de son conjoint n'a pas encore été inventée. Rares en effet sont les francophones qui réussissent à être suffisamment fédéralistes pour satisfaire une certaine couche de l'opinion canadienne. Ainsi, Jean Charest a déjà été accusé de sympathiser avec la cause souverainiste parce qu'il s'opposait à la Loi sur la clarté. Daniel Johnson, à la même époque, avait eu droit à la même étiquette. Et l'appui de Stéphane Dion à la loi 101 est jugé bien suspect dans les milieux fédéralistes orthodoxes.

Brian Mulroney est malgré lui à l'origine de cette psychose canadienne, que Jean Chrétien a longuement entretenue. L'opinion canadienne ne s'est jamais remise du départ fracassant de Lucien Bouchard du cabinet fédéral. Surtout que Jean Chrétien a longtemps trouvé son compte dans le concept que tout ce qui ne disait pas comme lui au Québec était forcément souverainiste.

Dans cet esprit, son bras droit Eddie Goldenberg avait déjà déclaré, pour expliquer la mauvaise presse que subissait son patron au Québec, que tous les journalistes francophones qui couvraient la colline parlementaire étaient des souverainistes. C'est un concept auquel souscrivent d'ailleurs encore un certain nombre de journalistes anglophones et pas toujours les moindres. La vertu journalistique qui veut qu'on garde pour soi ses opinions personnelles devient apparemment un vice quand elle est pratiquée des journalistes québécois.

M. Chrétien, pour sa part, partait du principe général que quiconque avait grandi au Québec après 1970 avait toutes les chances de ne pas être fédéraliste, ce qui constituait en passant un acte de foi bien douteux dans l'avenir de son option. Dans le même esprit, encore la semaine dernière, des proches de l'ancien premier ministre laissaient entendre, sous le couvert habituel de l'anonymat, qu'à la place de Paul Martin Jean Chrétien aurait été bien trop vigilant pour nommer à Rideau Hall quelqu'un dont le conjoint s'était intéressé au FLQ, même à des fins professionnelles.

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Dans un monde normal, et dans la mesure où les principaux intéressés ne l'alimenteront pas, la controverse de la dernière semaine laissera peu de traces durables. Ceux qui croyaient que le choix de Mme Jean n'était pas éclairé ont été confortés dans leurs convictions et vice versa. À condition cependant que les prochaines élections fédérales ne plongent pas le Canada en pleine crise.

Parmi les scénarios qu'Adrienne Clarkson aurait été tenue de considérer si le gouvernement minoritaire de M. Martin n'avait pas survécu à son discours du trône l'automne dernier se trouvait celui d'un gouvernement de cohabitation conservateur-bloquiste. Pour éviter de renvoyer le Canada aux urnes pour une seconde fois en l'espace de seulement quelques mois, la gouverneure générale aurait en effet pu demander aux conservateurs s'ils pouvaient compter suffisamment sur le Bloc québécois pour assurer une certaine stabilité aux commandes du Parlement.

Dans la mesure où le gouvernement a survécu suffisamment longtemps pour justifier la tenue de nouvelles élections générales, ce scénario n'est plus d'actualité. Mais il est dans les cartons que Mme Clarkson laisse derrière elle, et un résultat ambigu à l'occasion du prochain scrutin aurait pour effet de le réactiver. Dans un tel cas, la combinaison d'une gouverneure générale issue du Québec francophone et de l'hypothèse d'un gouvernement conservateur appuyé sur une béquille bloquiste serait explosive, et les libéraux seraient sans doute les premiers à mettre le feu aux poudres.

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

chebert@thestar.ca