La bourse ou la vie

En matière de mauvaise politique et de gaspillage de fonds publics, la palme ne reviendra peut-être pas au programme des commandites. Certes, des enveloppes bourrées de billets verts ont fait de l'enquête Gomery le show de l'année au Canada. Mais à Ottawa, un autre programme, valant celui-là plusieurs milliards, ne fait pas les manchettes, bien qu'il ait été dénoncé.

Le mois dernier, 40 scientifiques ont publié dans Science, prestigieuse revue internationale, une lettre critiquant la stratégie fédérale de sélection et de financement des projets en recherche de pointe. Ils dénoncent un système d'approbation qui ne repose pas d'abord sur des critères scientifiques, et les oblige à trouver des partenaires qui ont d'autres visées que l'avancement des connaissances.

Ainsi, le programme Génome Canada a reçu 120 propositions. D'après les contestataires, une trentaine ont été accueillies sans faire l'objet d'un examen scientifique. Par contre, presque autant ont été écartées par un comité de «comptables» usant de critères financiers sans égard à la valeur scientifique des projets.

La recherche risque ainsi d'être supplantée par des projets de moindre valeur mais pouvant facilement être commercialisés. Ou encore, un partenaire influera sur l'orientation du projet au risque d'en compromettre les résultats. Parmi les chercheurs eux-mêmes, ceux qui appartiennent à de grosses équipes ou sont liés à des sources de financement ont plus de chance de l'emporter, même quand ils n'ont pas la meilleure idée.

En outre, les chercheurs doivent passer plus de temps à trouver des fonds et à remplir des formulaires qu'à se consacrer à leurs travaux. Même là, leurs projets, si importants et innovateurs soient-ils, n'auront pas nécessairement la faveur s'ils doivent rivaliser avec des propositions plus «vendables», pour reprendre le mot de Jason Scott Robert et de Françoise Baylis, dans un commentaire paru dans le Globe and Mail.

Ces chercheurs sont associés l'un à la School of Life Science de l'Université de l'Arizona, l'autre à la Chaire de recherche en bioéthique et en philosophie de l'Université Dalhousie, à Halifax. Ils partagent les vues de leurs collègues sur l'importance du financement public de la recherche et sur la nécessité d'en soumettre les projets à des comités qui en vérifient la validité scientifique.

Mais ils ne sont pas d'accord pour laisser aux seuls scientifiques la sélection des projets. À leur avis, une autre vérification s'impose, non pour voir si la recherche plaira aux entreprises ou aux gouvernements, mais pour s'assurer qu'elle aura une valeur scientifique et un apport social. Ces deux observateurs n'en font pas mention, mais les chercheurs sont en concurrence les uns avec les autres. Tous ne sont pas immunisés contre les conflits d'intérêts. Quelques-uns aussi s'intéressent autant à l'argent qu'au savoir.

Il ne suffira pas, pourtant, que des critères scientifiques soient appliqués aux demandes de subventions ni que les projets soient d'intérêt public. Encore faut-il que la politique fédérale ait pour stratégie non d'aider les entreprises, ou de favoriser quelque intérêt extérieur à la recherche, mais de privilégier les percées les plus importantes au plan scientifique et social.

Les critiques qui s'élèvent sont d'autant plus remarquables qu'elles proviennent de milieux peu portés aux controverses ou aux contestations, surtout à l'endroit des bailleurs de fonds. C'est que l'enjeu est considérable. Il s'agit de savoir si les fonds vont aller essentiellement à la recherche ou au commerce, et si les découvertes seront plus ou moins utiles ou, au contraire, majeures.

Certes, Ottawa prétend que sa stratégie de cofinancement permet de doubler les sommes investies dans la recherche. Cette approche serait valable si les mêmes critères de pertinence scientifique et sociale s'appliquaient à tous les partenaires, et qu'aucune proposition intéressante n'était écartée faute d'avoir trouvé une entreprise pour y ajouter des fonds. Surtout qu'un scientifique n'a pas toujours le génie de la gestion financière ou de la négociation commerciale.

Effet néfaste

En mai, le Dr Lou Siminovitch, sommité en génétique au Canada, avait sonné l'alarme. Outre ce problème du cofinancement obligatoire, il a soulevé la mauvaise habitude des gouvernements de faire prévaloir des objectifs à court terme aux dépens de l'excellence dans un domaine comme la recherche et le développement. De la sorte, les chercheurs sont contraints de justifier leurs projets par d'autres critères étrangers à la science.

Le Dr Siminovitch signalait aussi la tendance à faire des scientifiques des administrateurs et à donner davantage les fonds à des gens qualifiés pour gérer des programmes plus que pour créer des idées novatrices. «Nous voyons l'émergence d'entrepreneurs scientifiques, écrit-il, des gens qui ont, même tôt dans leur carrière, mis l'accent sur l'afflux de fonds aux dépens de leur intentions scientifiques.»

On ne saurait mieux décrire l'effet néfaste de l'intervention du gouvernement quand il prétend définir, dans des domaines qu'il ne maîtrise guère, les priorités, les critères et les ressources qui seront allouées. La recherche n'est pas la seule victime de cette perversion, tolérée depuis une dizaine d'années. Depuis longtemps une telle prétention fédérale sévit dans d'autres champs d'activité.

On en constate les piètres résultats, notamment dans la radiodiffusion, la protection des publications «canadiennes», le développement du cinéma. Des fonctionnaires qui auraient peine à créer une oeuvre digne de mention décident des productions que le public peut voir et que le contribuable doit financer. Et comme par hasard, le monde de la culture, qui devrait être critique envers l'État, n'ouvre la bouche que si les subventions deviennent incertaines.

Une même servitude ne doit pas s'implanter dans la recherche scientifique, surtout dans le domaine de la santé, où les découvertes, vitales pour l'avenir, ne sauraient dépendre d'intérêts financiers ou politiques. À quoi bon, en effet, interdire aux médecins ou aux pharmaciens de laisser des entreprises commerciales leur dicter une pratique professionnelle, si c'est pour soumettre aux mêmes intérêts financiers l'avenir du savoir médical et pharmaceutique.

La concurrence commerciale a imposé une logique du secret, qui empêche de valider de manière indépendante certains produits. Elle a aussi donné priorité non aux besoins de la société, mais à la rentabilité. Elle a même dicté cette logique aux gouvernements et aux chercheurs, qui ne sont plus libres de répandre les connaissances même les plus vitales. Il serait grandement indécent que les milliards réservés à Ottawa pour la recherche fondamentale soient soumis à un pareil régime.

L'intérêt public, la transparence, l'imputabilité devraient au contraire prévaloir là aussi. Si des «fonds de contrepartie», comme on les appelle aussi, doivent venir d'autres partenaires, la distribution ne devrait-elle pas en être faite, non par parrainage de projet, mais à partir d'une caisse commune? On le voit, les règles d'éthique ne sont pas un luxe même en science. Elles sont au contraire essentielles au respect du talent et de la compétence des chercheurs, à l'efficacité des aides financières qui leur sont accordées et au développement de politiques cohérentes.

On craint, non sans raison, la santé ou l'école «à deux vitesses». Mais que vaudra une médecine ou un enseignement dont la vitesse sera unique mais pitoyable, faute de recherches libres des aléas de la bourse?

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.