Essai - Pitié pour Cuba

La ligne de pensée officielle sur Cuba est tellement ancrée dans nos esprits à force d'être ressassée qu'il est difficile de recevoir avec ouverture d'esprit un livre tel que celui de Salim Lamrani, intitulé Cuba face à l'Empire. L'universitaire français le constate: «Considérer Cuba comme une dictature, comme l'ultime régime non démocratique du continent américain, est quasiment devenu une platitude de première dimension que les transnationales de l'information présentent comme un fait indiscutable.» L'affaire, pourtant, selon Lamrani, exigerait d'être traitée avec plus d'esprit critique par rapport à ce qu'il qualifie de propagande américaine.

On peut, bien sûr, critiquer la révolution cubaine, écrit-il, mais pas à coups de mensonges et de diffamation. Aussi, à la ligne de pensée officielle, il oppose son propre point de vue qui s'inscrit dans la tradition tiers-mondiste: «Les difficultés existent à Cuba, mais elles sont directement liées au blocus décrété par Washington, et il ne faut pas oublier de les mettre en perspective avec la problématique politique, économique et sociale des nations du Tiers-monde; l'on se rendra vite compte que, par rapport à ces pays-là, la situation cubaine n'est pas loin d'être idyllique.» On est loin, on le voit, du point de vue d'un Jean-François Revel qui, dans Fin du siècle des ombres, écrit: «La seule cause de la faillite du communisme cubain, c'est le communisme cubain.»

La question, donc, est claire: à qui attribuer les difficultés qui affligent Cuba? Pour Noam Chomsky, célèbre préfacier de cet ouvrage, la cause est entendue. «Il n'existe pas, écrit-il, de cas similaire d'une telle attaque continue de la part d'une puissance contre une autre» et «la nécessité de posséder Cuba est la plus ancienne question de la politique étrangère nord-américaine».

Tout l'essai de Lamrani est consacré à enfoncer ce clou. Selon lui, sous prétexte d'endiguer le communisme — une idéologie à laquelle l'indépendantiste et anti-impérialiste Castro n'adhérait pas au départ — et, maintenant, de rétablir la démocratie, les États-Unis s'acharneraient indûment sur Cuba dans les seuls objectifs de contrôler les «richesses naturelles des nations du Tiers-monde par le biais de leur subjugation» [sic] et d'empêcher Cuba de devenir «un modèle de développement pour les autres pays d'Amérique latine et du Tiers-monde». Dans cette entreprise, la rhétorique des droits de l'homme ne serait qu'une façade. «Sinon, écrit Lamrani, comment expliquer les excellentes relations entretenues par Washington avec les pires dictatures de l'hémisphère et du monde? Peut-on dire que Cuba viole les droits de l'homme plus que la Colombie, le Mexique ou l'Argentine qui sont considérés démocratiques malgré les rapports accablants de Human Rights Watch et d'Amnistie internationale?» Cet argument, s'il montre l'hypocrisie des États-Unis, ne disculpe pas pour autant les leaders de la révolution des accusations qui pèsent sur eux.

Lamrani, d'ailleurs, brille nettement plus à dénoncer les agissements inacceptables des faucons étasuniens et de leurs alliés anticastristes hystériques de Miami qu'à critiquer honnêtement le régime cubain, pour lequel il n'a que de bons mots. Les chapitres qu'il consacre aux accointances entre Washington et les excités de la Fondation nationale cubano-américaine sont dévastateurs pour ces supposés défenseurs de la démocratie. Ils démontrent, preuves multiples à l'appui, que ces enragés sont prêts à tout — propagande radio et télé grassement commanditée par l'administration américaine, guerre économique sauvage et même actes terroristes — pour renverser le régime de Castro, avec l'appui complaisant du respecté organisme Reporters sans frontières, qui aurait fait sienne leur obsession anticastriste, moyennant un échange de bons procédés. Ces pages, il faut le reconnaître, ébranlent.

À l'heure, toutefois, de jeter un regard objectif sur le bilan de la révolution cubaine, Lamrani échange une propagande pour une autre et s'emploie parfois à justifier l'injustifiable. Il a raison, bien sûr, de souligner les réussites cubaines en matière de santé et d'éducation. La démocratie, c'est aussi cela, et il faut être aveugle pour ne pas le reconnaître. Cependant, l'affirmation selon laquelle «le parti unique actuel découle bel et bien d'une exigence historique et d'une décision souveraine du peuple de Cuba» est plus difficile à défendre, 45 ans après le début de la révolution, tout comme celle qui veut qu'existent des élections démocratiques à Cuba, un fait que confirmeraient «les taux de participation très élevés». Ces arguments directement issus de la propagande castriste ne résistent pas à l'analyse. Les conclusions du journaliste Olivier Languepin, dans son excellent Cuba: la faillite d'une utopie (Folio actuel, 1999), sont assurément plus près de la réalité: «Le rêve d'une voie cubaine vers le socialisme, plus humaniste et conforme à ses propres idéaux de générosité, s'est évanoui pour laisser place à un régime policier, militarisé à outrance, où une poignée de bureaucrates et de généraux décide du sort d'un peuple réduit au silence.»

On ne sera peut-être pas original en répondant à la question «à qui la faute?» par une double accusation, mais on voit mal comment faire autrement. Lisons le cinéaste Oliver Stone, réalisateur d'un documentaire sur le chef cubain: «Regardons les choses du point de vue de Fidel Castro. Que se passerait-il s'il ouvrait les portes? Le lendemain, la CIA serait là en train de publier des journaux et en train de contrôler la télévision, achetant les gens avec ses dollars et essayant de se débarrasser de lui avec les mêmes tactiques grossières qu'elle utilise dans le reste du monde, que ce soit en Amérique centrale, en Afghanistan ou dans le golfe Persique.»

Cela, en effet, est fort probable et indique à quel point l'obsession anticastriste étasunienne contribue à la pérennité d'un régime autoritaire. En revanche, cela n'excuse pas la dérive antidémocratique d'un régime qui a trahi son idéal de liberté. Nous sommes, ici, dans l'aporie de l'oeuf ou de la poule et force, donc, est de tristement conclure qu'on voit mal comment pourrait en surgir une issue heureuse pour le peuple cubain. Une chose, toutefois, est sûre, qu'illustre de façon très convaincante l'essai de Lamrani: la stratégie étasunienne, depuis 45 ans, n'a engendré que des fruits amers.

Collaborateur du Devoir

louiscornellier@parroinfo.net

Cuba face à l'empire

Propagande, guerre économique et terrorisme d'État

Salim Lamrani

Préface de Noam Chomsky

Lanctôt éditeur

Montréal, 2005, 232 pages