La dernière chance

Dans une de ces sorties démesurées auxquelles il nous a habitués, le député de Sainte-Marie-Saint-Jacques, André Boulerice, a dit trouver «dégoûtant» que Pauline Marois annonce son intention de se lancer dans la course à la succession de Bernard Landry à peine quelques heures après sa démission.

Il n'a pas été le seul à trouver que Mme Marois aurait dû attendre un peu avant d'afficher ses ambitions. C'est de la pure tartufferie. Elle avait répété quelques jours avant le congrès qu'elle serait à nouveau candidate, si le poste de chef du PQ devenait disponible. En répondant franchement à la question qui lui était posée, elle a simplement montré qu'elle ne prenait pas les gens pour des imbéciles.

Si elle n'a guère impressionné par ses talents de stratège au cours de la dernière année, Mme Marois a le mérite d'avoir toujours joué franc jeu. Personne n'aurait cru à sa sincérité si elle avait pris un air d'enterrement pour déclarer que ce n'était «ni le moment ni le lieu» d'évoquer la succession, comme l'a fait François Legault.

Elle est nettement moins convaincante, quand elle dit souhaiter que Gilles Duceppe soit également sur les rangs. Soit, elle réclame une course depuis des mois, mais personne ne lui demande de chercher à diminuer ses propres chances de victoire.

Son souhait est d'autant moins crédible que son empressement à ouvrir les hostilités vise clairement à profiter des remords du chef du Bloc québécois à l'idée de laisser tomber son parti à la veille des élections fédérales.

De toute évidence, M. Duceppe est déchiré. Hier, il avouait candidement que les choses allaient un peu trop vite à son goût. Il est tout à fait compréhensible que les députés du Bloc, soucieux de leur réélection, désirent le voir rester à Ottawa, mais il est bien possible que l'intérêt du mouvement souverainiste en général le commande aussi.

***

Il y a vingt ans que les membres du PQ n'ont pas eu l'occasion de choisir leur chef. Cette fois-ci, il y aura bel et bien une course, mais le résultat dépendra largement de la date du congrès, donc du degré d'influence des candidats potentiels sur les instances qui en décideront.

Mme Marois a déjà joué dans un film de ce genre. Au lendemain de la défaite du 14 avril 2003, elle avait vainement tenté de forcer la convocation d'un congrès hâtif, qui se serait déroulé dans des circonstances nettement moins favorables à M. Landry que celui de la fin de semaine dernière.

À l'époque, le premier ministre vaincu aurait sans doute préféré éviter le risque d'une humiliation qui semblait inévitable en démissionnant, mais il a réussi à convaincre le conseil national de repousser l'échéance de 18 mois, en invoquant la nécessité d'un brassage d'idées.

Le temps joue toujours contre Mme Marois. À sa troisième tentative en vingt ans, si on exclut sa très brève tentation de contester la succession de Pierre-Marc Johnson à Jacques Parizeau, en 1988, il lui faut à nouveau forcer le jeu. Si elle manque son coup, elle n'aura pas d'autre chance de devenir la première femme à diriger le Québec.

Pour éviter que le tapis ne lui glisse encore sous les pieds, elle a fait valoir que le PQ ne pouvait se permettre de passer une année entière sans chef, sous peine de s'entre-déchirer au moment où la conjoncture lui est éminemment favorable.

En ouvrant les hostilités sans même savoir quand le congrès aura lieu, elle cherche à en faire la démonstration. Plus tôt la bisbille inhérente à toute course à la chefferie s'installera, mieux ce sera pour elle.

***

Encore faudrait-il qu'elle trouve quelqu'un avec qui se chicaner. François Legault se dit en réflexion, attendant sans doute de connaître le résultat de celle que poursuit M. Duceppe. C'était précisément pour éviter de lui faire face qu'il s'était finalement résigné à servir encore quelques années sous les ordres de M. Landry.

Si le chef du Bloc québécois décide de rester à Ottawa, M. Legault n'hésitera certainement pas. L'élection de Mme Marois est le pire scénario pour lui. Elle lui ferait payer la frustration qu'elle a elle-même vécue depuis quatre ans.

Il n'y a plus aucune amitié entre les deux depuis leur association avortée de janvier 2001, après l'annonce de la démission de Lucien Bouchard. Mme Marois conserve le vif sentiment d'avoir été trahie honteusement par son collègue de Rousseau.

Avant même que le résultat du vote de confiance ne soit connu, samedi, il fallait les voir s'escrimer sur le plancher du congrès. La nouvelle position du PQ sur le processus d'accession à la souveraineté reprend essentiellement la proposition présentée par la Montérégie, fief de Mme Marois, tandis que le principe de définir la prochaine plate-forme électorale en fonction d'un «projet de pays» est signé François Legault.

C'est sur ce dernier point qu'une profonde divergence de vue les oppose. Mme Marois a toujours trouvé inconcevable que le PQ se présente devant l'électorat sans programme pour gouverner le Québec, en attendant le jour où le Québec sera souverain. Ce serait renoncer de facto au vote des fédéralistes insatisfaits du gouvernement Charest.

M. Legault soutient au contraire qu'il serait incohérent de plaider que le fédéralisme ne permet pas de répondre aux besoins des Québécois et prétendre faire mieux que les libéraux dans le même cadre constitutionnel. Mme Marois se dit «tout à fait en harmonie avec le programme actuel», mais il lui faudra faire preuve d'une certaine souplesse dialectique pour résoudre ce qui apparaît bel et bien comme une contradiction.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 7 juin 2005 21 h 23

    Petite politique

    Je me répète, comme vous, monsieur David, en disant que vous faites de la petite politique en parlant des intérêts de l'une et de l'autre.

    "Le temps joue toujours contre Mme Marois"." Si le chef du Bloc québécois décide de rester à Ottawa, M. Legault n'hésitera certainement pas". Et puis après? Heureusement que la fin parle un peu, trop peu de politique. Si madame Marois se sent à l'aise avec le programme elle devra tenir compte du 24% (dont je fais parti) qui sont outré qu'en ayant battu la proposition Michaud le PQ fourni une commandite fédérale au prochain référendum en permettant à de nombreux arrivants d'étudier en anglais, au collégial, pour mieux prendrent leurs distances du projet souverainiste! Ça c'est se tirer dans le pieds, monsieur David et j'espère que Le Devoir ne placera pas cette question sous le boisseau. En terminant, permettez-moi de vous suggérer une énigme à résoudre pour la prochaine course: comment la ou le prochain chef pourra-t-il composer avec le 24% ? Suggestion de réponse: en regardant la bête dans les yeux.