Théâtre: Des plumes dans la marge

Au moment même où le Festival de théâtre des Amériques (FTA) arrive en bout de parcours ( ...fiou!), voilà que le Fringe pointe le bout de son nez. Oh! bien sûr, le FTA et le Fringe, c'est un peu comme les pommes et les oranges; ça se promène rarement ensemble. Du prochain côté de la barrière, dans la marge, tout est permis. Le pire comme le meilleur, sans restrictions aucunes. Enfin, presque...

La semaine dernière, tenez, en plein coeur du FTA, je reçois un gros paquet au journal: le programme du Fringe. Dans ce gros cartable, chacune des 95 compagnies participant au festival a glissé une feuille, parfois même un artefact-maison, pour parler de son spectacle. Vous devriez voir l'objet! Il y a des papiers fins et d'autres beaucoup moins; des photocopies grisouillantes, des bouts de miroir collés sur les communiqués, des plumes aussi, et des photos disons... «psychotroniques». Des abîmes de folie. Mais sur un p'tit air «amateur». Estudiantin comme on disait en pinçant le bout des lèvres. Des gens qui viennent pourtant de partout. Avec des spectacles qui portent des titres impossibles, parfois drôles: The Burgerboy Chronicles. A Girl's Guide to Screwing Herself. Ou encore, Les Déesses, Chomedey, Laval, une tragédie musicale.

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le Fringe, c'est ce festival un peu foutoir où, pendant dix jours, on retrouve une quantité astronomique (95, c'est vrai!) de spectacles de danse, de musique et aussi de théâtre dans plus d'une dizaine de salles orbitant autour de l'intersection Rachel-Saint-Laurent, dans le centre-ville de Montréal. Les compagnies qui y participent sont choisies lors d'un tirage reposant sur un système de quotas pour le moins bizarroïde absolument unique: 25 % viennent «du monde entier», 25 % du Canada, 25 % du Québec anglophone et 25 % du Québec francophone. Un peu plus du quart des spectacles y seraient donc présentés en français. Fréquentation estimée lors de l'édition 2004 du festival: 45 000 personnes même si la très large majorité des spectacles sont donnés en anglais. Coût d'entrée moyen: moins de dix dollars. Ce qui fait dire à des méchantes langues que le Fringe à Montréal, c'est d'abord un trip d'ados du West Island et de Canadians «brosseux» étudiant à McGill ou à Concordia...

Méchantes langues ou non, le Fringe est une immense machine dont on ne saisit habituellement pas l'ampleur. Avec les années, «le petit festival marginal né à Édimbourg en 1947» s'est mis à essaimer un peu partout en se transformant peu à peu en une sorte d'énorme paquebot: il y a maintenant des Fringe un peu partout sur la planète et on en retrouve de Winnipeg à Avignon en passant par les pays scandinaves, l'Australie, les Caraïbes et les Amériques.

Tous ces festivals-franchisés sous la philosophie du Fringe (aucune direction artistique, aucune norme, aucune limite) sont d'ailleurs regroupés en associations dont le territoire couvre une bonne partie de la planète. En fait, on peut presque dire qu'il y a toujours un Fringe en cours quelque part (on en apprendra plus sur les origines un peu rocambolesques du Fringe en visitant les archives du www.edfringe.com ou encore celles du www.montrealfringe.com).

Près de nous, la saison des Fringe s'amorce à Cincinnati à la mi-mai et se termine fin septembre du côté de San Francisco. Certains se taperont une bonne partie de la trentaine de Fringe nord-américains en s'amalgamant à ce grand voilier d'oiseaux bizarres qui parcourent l'Amérique comme tant d'autres l'ont fait depuis que le continent a émergé des eaux. Les meilleurs emprunteront le chemin du Pacifique puis remonteront lentement vers l'Europe et la Scandinavie: le «circuit» roule presque toute l'année, et certains «fringeurs» surfent sur la vague depuis longtemps avec des spectacles de qualité qui fonctionnent partout, à coup sûr.

Ici, dans le ROC plutôt, quelques aires de nidification sont devenues incontournables avec les années pour ces grands volatiles: Winnipeg, Edmonton, Halifax, Vancouver... des endroits où la plume se porte probablement de façon plus provocante qu'ici.

À Montréal, le Fringe arbore tous les visages: légers, provocateurs, «bitches» ou bouffons, politiques même. Mais il n'a pas réussi encore à créer l'engouement même si on y trouve cette année des collaborations étonnantes: l'Opéra de Montréal et la SAT y présentent conjointement Agrippine, un technOpéra inspiré de l'opéra de Haendel et l'Ensemble Aria un Rigoletto ou l'asymétrie du pouvoir. On retrouve aussi de jeunes compagnies qui montent leur premier spectacle en proposant des choses qui semblent surprenantes: les Égorgeuses de citron, par exemple, s'inspirent du texte de Daniel Danis dans Des chiens de roches sur le Langue-à-langue et Waking the Girls Production monte The Fairies are thirsty, la version anglaise de la pièce Les fées ont soif qui ont fait scandale il y a quelques décennies. Bref, vous aurez saisi, il y en a pour tous les goûts.

Et ne vous en faites pas: si vous n'arrivez pas à choisir ce que vous irez voir, faites comme tout le monde: vous regardez le programme (qu'on retrouve distribué gratuitement partout en ville), vous vous laissez séduire ou non par le descriptif du spectacle, vous y croyez un peu, beaucoup, passionnément... et vous plongez. C'est comme ça qu'on fait dans la marge. Avec ou sans plumes.

En vrac
- La dernière fois qu'on a parlé ici des cahiers de théâtre Jeu, c'était pour vous annoncer trois semaines avant tout le monde la parution du plus récent numéro. Bon. Mais comme plus personne ne s'en souvient, revenons-y cette fois pour deux ou trois nouvelles bonnes raisons. D'abord pour vous rappeler que la revue prépare une sorte de dictionnaire-répertoire regroupant les noms des principaux artisans du théâtre d'ici (450!), un peu sur le modèle de ce poster qu'elle publiait il y a quelques années. La rédaction des articles avance (24 rédacteurs travaillent au projet), mais l'on souhaiterait que les amateurs s'impliquent en suggérant quelques noms. Vous y parviendrez en joignant le site Internet de Jeu (www.revuejeu.org) et par la même occasion vous pourrez jeter un coup d'oeil sur la nouvelle section «Critiques en ligne». Et puisqu'on y est le numéro 115 du magazine, où l'on trouvera une analyse des impacts de l'accord UDA-TAI, une section spéciale sur Witold Gombrowicz et une autre sur le théâtre hors les murs, sera lancé le 16 juin au Théâtre Prospero. C'est dans moins de dix jours...
- Du 18 au 25 août, à l'Usine C, Jean-Guy Lecat et Pol Pelletier offrent un atelier sur l'espace théâtral et la création de groupe. Cet atelier, dont le coût est fixé à 550 $, s'adresse de façon privilégiée aux metteurs en scène, acteurs, architectes, scénographes et éclairagistes. On connaît bien le travail de Pol Pelletier, mais on peut rappeler que Jean-Guy Lecat a collaboré pendant plus de 25 ans avec Peter Brook à la recherche et à la conception de l'espace théâtral de ses productions dont Le Mahabharata ou La Tragédie de Carmen. Il a ainsi transformé, poursuit le communiqué, ou créé plus de 200 espaces théâtraux dans le monde dont le Majestic à Brooklyn, le Tramway à Glasgow, le Mercat de les Flores à Barcelone et la Carrière Boulbon à Avignon.

Les personnes intéressées par la possibilité de travailler avec Jean-Guy Lecat et Pol Pelletier n'ont qu'à joindre Josée Lefebvre à l'Usine C au (514) 521-4198.

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