Ira, ira pas?

Jean Chrétien avait versé des larmes de crocodile au moment du départ de la scène fédérale de Jean Charest il y a sept ans. Comme celui de Lucien Bouchard quelques années auparavant, le changement de carrière du chef conservateur tombait à pic pour le premier ministre fédéral. Ses libéraux n'avaient fait qu'une bouchée des sièges québécois de leur ex-adversaire aux élections suivantes.

Le même genre de sentiment s'est emparé de Paul Martin depuis qu'il a appris la nouvelle de la démission de Bernard Landry. Inattendu pour le commun des mortels, le départ du chef péquiste fait figure d'occasion potentiellement inespérée pour le premier ministre fédéral. Depuis samedi soir, les stratèges du PLC brûlent des lampions pour que Gilles Duceppe passe au plus vite sur la scène québécoise.

Comme Daniel Johnson, Bernard Landry a donc fait plaisir aux libéraux fédéraux en démissionnant abruptement. À moins de revenir sur son engagement de mener le Bloc québécois dans une dernière campagne électorale, M. Duceppe devra vraisemblablement laisser passer sa chance de peut-être devenir premier ministre du Québec. Plusieurs croient que le mouvement vers Québec va s'avérer aussi irrésistible que dans le cas de M. Charest. Cela dit, malgré les ressemblances, il y également des différences importantes.
- Les prochaines élections fédérales sont beaucoup plus rapprochées dans le temps qu'à l'époque où Jean Charest s'était retrouvé à la même croisée de chemins. Dans les officines fédéralistes, personne ne se fait d'illusion sur la capacité du Bloc de tirer honorablement son épingle du jeu aux prochaines élections avec ou sans Gilles Duceppe à sa tête. Mais tout le monde sait également que la transition entre une course au leadership et une campagne électorale a un coût et que la facture sera d'autant plus salée que la période d'adaptation entre les deux sera courte. Or, dans la mesure où Paul Martin a déjà fixé l'hiver prochain comme la fenêtre probable de la prochaine campagne, on parle ici d'à peine quelques mois.
- En 1998, Jean Charest avait des raisons de croire qu'il était parvenu au bout de son chemin comme chef conservateur. Les résultats du vote de l'année précédente avaient cruellement illustré les limites de son pouvoir d'attraction en Ontario et dans l'Ouest. Par contre, si Gilles Duceppe reste en selle à Ottawa pour les prochaines élections fédérales, le Bloc a toutes les chances de balayer le Québec francophone. C'est un élément capital de toute stratégie référendaire souverainiste.

Dans le scénario idéal pour M. Duceppe où Bernard Landry serait resté en poste au moins une autre année, cela aurait constitué une belle plume à son chapeau d'aspirant au leadership. Si son départ d'Ottawa devait coûter au mouvement souverainiste sa meilleure occasion de rayer les fédéralistes fédéraux de la carte juste à temps pour un autre rendez-vous référendaire, le bilan serait nettement moins positif.
- Le Parti québécois a moins besoin de Gilles Duceppe que le PLQ avait besoin de Jean Charest. En 1998, Lucien Bouchard semblait imbattable. Personne, exception faite de Jean Charest, n'arrivait à sa cheville en popularité. Par comparaison, le gouvernement actuel est en chute libre dans les sondages et son chef bat des records d'impopularité.

Cela veut notamment dire que le PQ ne déroulera pas le tapis rouge pour Gilles Duceppe. Dans les meilleurs scénarios, il n'aura pas droit à un couronnement. Au contraire, tout indique que la course à la direction du PQ sera la succession québécoise la plus disputée en vingt ans. Et s'il est vrai que Gilles Duceppe partirait avec une solide longueur d'avance sur ses rivaux présumés dans les sondages, personne ne peut prédire la tournure des événements.
- Si Jean Charest avait été soumis au test d'une campagne au leadership, on aurait sans doute découvert bien avant le fil d'arrivée combien sa vie fédérale l'avait mal préparé aux embûches du terrain québécois. Comme M. Charest, Gilles Duceppe n'a jamais fait de politique ailleurs qu'à Ottawa. Contrairement à Pauline Marois ou François Legault ou même aux Charest et Bouchard, il n'a jamais dirigé un ministère.

Le fait qu'il n'ait jamais eu à piloter le moindre dossier lourd est largement à la clé de sa popularité actuelle. Jean Charest quand il était le chef d'un cinquième parti relativement insignifiant aux Communes, Paul Martin, quand il passait pour le souffre-douleur impuissant de Jean Chrétien, avaient eu droit à la même faveur populaire au Québec. Aussitôt qu'ils ont été sous le feu direct des projecteurs, leurs cotes de popularité ont fondu comme neige au soleil. Si M. Duceppe fait le saut, il devra prendre le risque de voir son capital politique se dissiper au fil d'une course au leadership.

Enfin, contrairement à l'ancien chef conservateur, M. Duceppe doit sa notoriété à un travail d'arrache-pied plutôt qu'à son image. Sa performance aux deux derniers débats des chefs fédéraux a démontré que l'ambiance concurrentielle de la colline fédérale avait déteint sur lui dans le bon sens du mot. Après des débuts difficiles, il est devenu un chef fédéral respecté par tous ses adversaires.

Contre Jean Charest, le côté bûcheur de Gilles Duceppe serait un indéniable atout. Mais contre un chef libéral moins discrédité, ses anciens problèmes d'image pourraient bien refaire surface. Or, dans la foulée de la démission de Bernard Landry, il y a plus de chances que jamais qu'un nouveau leader du PLQ soit au rendez-vous des prochaines élections. Si le PQ réussit la succession de Bernard Landry, les pressions pour forcer le départ du premier ministre actuel vont devenir aussi fortes que celles qui avaient présidé à son arrivée en 1998.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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