Pardon aux Innus

Du Sommet de la Terre à Johannesburg, nous apprenions la semaine dernière un fait pertinent: il est 5000 peuples indigènes dans le monde, 350 millions de personnes en somme, dont les terres ont été fondues au sein d'États, la plupart du temps coloniaux, qui ont fait comme si ces peuples autochtones n'existaient pas, n'allaient plus exister, ne devaient plus exister. Quel est l'avenir de ces peuples jusqu'ici oubliés par l'Histoire mais lui survivant cependant? On protège bien le panda, le nasique ou le lamproie-lanterne, ne pourrions-nous pas avoir quelque respect envers nous-mêmes?

Des 5000 peuples autochtones sur terre, le Québec en compte onze. Ces peuples sont réels, ils ont des cultures, des langues, un passé, un avenir aussi. Les Innus sont Innus, parlent innu et, en tant que peuple, est-ce une surprise, ils ne veulent pas mourir. Leur présence sur la terre qui s'appelle Nitassinan est aussi immémoriale qu'indiscutable. C'est une honte que de simplement remettre en question leurs liens historiques à cette terre immense qu'ils ont fréquentée avec tant de peine et tant de joie. L'intérêt du Québec, c'est que les Innus fassent partie de notre avenir à tous. Or, ils ne feront partie de rien du tout si la chape de mépris à leur sujet n'est pas levée. Si les Innus ne sont que des méchants représentants fédéraux entretenus par Ottawa pour nuire au Québec, si ce sont des bandes de gâtés vivant au crochet du Welfare State, si ce sont des usurpateurs de droit, des profiteurs, des menteurs et des opportunistes, alors, ce n'est pas de la dynamite potentielle qui nous menace mais bien un chaos innommable, celui-là tout à fait indigne de la société dans laquelle nous vivons. Le débat public sur le Québec et les Innus vole très bas, il décolle mal, il frise le désastre. Quelles sont les sources d'un pareil dérapage? Pourquoi des gens par ailleurs brillants sont incapables de briller quand ils abordent ces questions? L'affaire, en effet, est intrigante.

Cependant, il y a une piste et cette piste nous conduit à l'étonnant vide historique qui caractérise les arguments des excités. Il est impensable de traiter de la question des Premières Nations avec un semblable capital d'omissions. Comme si les Innus n'existaient soudainement que pour nous embêter, comme si le problème datait d'hier et comme si nous allions pouvoir le régler du revers de la main dans la journée d'aujourd'hui. On peut bien parler de la Constitution de 1982 mais alors pourquoi ne pas parler de l'esprit et de l'application de la Loi sur les Indiens de 1876, de la politique canadienne des Traités territoriaux de 1830 à 1975, des combats historiques des Premières Nations du Québec pour ne pas disparaître à la face d'une Histoire nationale, soit-elle canadienne ou canadienne-française, qui a notoirement et honteusement caricaturé les Indiens?

À l'instar de toutes les autres Premières Nations du Canada, les Innus viennent de traverser 125 ans de mépris politique. Ils savent ce qu'est la mise permanente en tutelle, ils connaissent les effets pervers de la Loi sur les Indiens, ils ont vécu la peine de se faire traiter comme des étrangers sur leurs propres terres, ils connaissent le sens d'une cession de droits ancestraux, ils savent ce que représente la vie dans une réserve indienne fédérale conçue dans la perspective de la disparition de leurs distinctions culturelles, bref, ils ont le sens historique de leur humiliation dans des environnements laids, déprimants et désespérants. Cette société démolie que certains s'obstinent à traiter d'enfants gâtés mérite des excuses. La question se prête mal à la petitesse, à l'étroitesse, au préjugé, ultimement à la mesquinerie.

Pas facile pour les Amérindiens de se refaire une vie honorable dans les circonstances. Toutefois, ils le font. Santé, éducation, art, économie, politique, voilà qu'ils se remettent d'aplomb. Il y a bel et bien une renaissance amérindienne au Canada, depuis 30 ans, une Révolution tranquille qui est la leur. La nature du débat actuel est d'autant plus navrante qu'elle fait abstraction des Amérindiens eux-mêmes. Comment ne pas être sensible aux efforts des Premières Nations pour se remettre debout? Elles ont besoin d'oxygène, de ressources, d'autonomie, de collaboration pour se sortir des carcans institutionnels dans lesquels les politiques canadiennes les ont enfermées depuis des lunes.

D'autant plus navrant que le Québec, depuis 1972, a fait des pas de géant dans la créativité et la recherche de solutions visant à briser la marginalisation des Premières Nations sur son territoire. C'est René Lévesque, encore lui, qui nous invitait il y a vingt ans à pratiquer la politique du sens commun: les Amérindiens sont là pour toujours, nous allons vivre ensemble, dans le respect et la prospérité. Trêve d'avocasseries et de politicailleries indignes de l'enjeu. Le Québec est bien plus beau avec les Innus, les Anishinabés et les autres premières nations que sans.

Il n'y aura pas d'entente parfaite. L'histoire est un chemin à suivre. Rien de plus sain qu'un bon débat collectif et il est normal de poser des questions sur tout. Car la chicane relevée est souvent une source de résolutions nouvelles. Par contre, il n'est rien de plus triste qu'un affrontement bas de gamme. L'argument d'ignorance est extrêmement blessant dans les débats identitaires. La chicane fertile tourne alors à l'acrimonie. La démocratie a des devoirs, celui du respect est en premier. Le droit de s'exprimer ne donne pas de licence au mépris. Alors, pardon aux Innus, et surtout, excusez l'ignorance.