Les mille visages du NON

«On a tous une bonne raison de voter non.» Le mot, un brin cynique, est de Philippe de Villiers, un politicien français de droite qui a sablé le champagne, il y a huit jours, en même temps que le socialiste Laurent Fabius et que le leader d'extrême droite Jean-Marie Le Pen.

Politiquement cynique, mais en partie fondé.

Le NON ne fait pas un programme: on l'a vu en France, avec cette coalition baroque allant de la gauche protectionniste à la droite ultranationaliste, en passant par les trotskystes et les royalistes.

Mais le NON constitue un formidable révélateur des angoisses d'une Europe où le supposé rouleau compresseur de «l'Union à marche forcée» est loin d'avoir fait disparaître les particularismes nationaux. Tout au contraire! Une revue de détail fait vite apparaître un florilège aux couleurs bariolées de l'Europe. Et une véritable sociologie des problèmes nationaux.

En France, l'angoisse économique, le refus d'une Europe soumise à la mondialisation (critique de gauche), ainsi qu'une certaine nostalgie de la grandeur et de l'indépendance (critique de droite), se sont alliés pour emporter la décision. Mais aux Pays-Bas, ce sont d'autres «bibittes», pas spécialement économiques, que le débat européen a fait sortir de leur sac.

Travailleurs, accueillants, et proverbialement tolérants, les Néerlandais n'ont pas de nostalgie de la grandeur. Mais ils sont aujourd'hui en révolte larvée, voire ouverte, contre l'ultralibéralisme social (en matière immigration, d'euthanasie, de drogue, de sexe...) qui a fait la réputation de leur pays. Le NON de mardi, c'était aussi ça.

Il y a eu les deux NON bien réels de la semaine dernière... Il y a aussi les NON virtuels, ceux de peuples qui, hier encore europhiles, monteraient demain dans le train du NON si d'aventure on les questionnait. Les deux référendums semblent avoir eu un formidable effet d'entraînement. Toute une série de sondages récents semble montrer qu'en Scandinavie, en Italie, en Allemagne, et même dans les pays de l'Est, le vote négatif serait aujourd'hui gagnant.

D'une certaine façon, le NON semble justifier tout... et son contraire.

Il y a les classes moyennes appauvries, hantées par le spectre du chômage, qui vomissent l'Union, bouc émissaire de leur déclin appréhendé... Et il y a les nantis, comme ces Norvégiens, qui avec leur pétrole et leurs richesses marines, ont refusé par deux fois jusqu'à l'adhésion à l'Union européenne.

Il y a les laïcistes purs et durs, notamment français, qui s'inquiétaient des articles sur la liberté de foi dans le traité constitutionnel. Et à l'opposé, les religieux (le gouvernement polonais, l'ex-gouvernement espagnol) qui se sont scandalisés de n'avoir même pas pu faire inscrire dans le préambule de la Constitution l'évidence que «l'Europe a des racines chrétiennes»!

Dans cette triste histoire, tout le monde s'est méfié de tout le monde, et chacun pouvait trouver, au détour d'une phrase, une confirmation de ses craintes, une preuve des arrière-pensées maléfiques de l'adversaire.

Les Italiens, qui avant l'ère Berlusconi s'affichaient comme le peuple le plus europhile, le moins nationaliste d'Europe, deviennent aujourd'hui, à l'heure de la récession — l'une des pires du continent — carrément europhobes. À Rome, un ministre vient de demander la réintroduction de la lire! Il est vrai que l'euro a mauvaise presse en Italie, depuis que le passage du 1er janvier 2002 a donné aux commerçants de tout le pays la juteuse occasion d'arrondir leurs prix vers le haut, d'une manière éhontée, sans équivalent ailleurs. Résultat: l'un des plus forts taux d'inflation d'Europe en 2003 et 2004.

Et puis il y a le déséquilibre fiscal à l'européenne, avec les Britanniques qui s'accrochent bec et ongles à ce curieux «rabais» (arraché en 1984 par Margaret Thatcher) en vertu duquel la Grande-Bretagne, pays riche, obtient chaque année une ristourne de six à sept milliards d'euros par rapport à ce qu'elle serait normalement censée verser à la caisse commune.

Et à l'opposé, il y a les Allemands, éternels «bons payeurs qui se la ferment»... mais qui n'en peuvent plus aujourd'hui. Et qui, par surcroît, n'ont pas digéré un taux défavorable de conversion à l'euro, arrêté en 1998 et aujourd'hui coulé dans le béton pour l'éternité.

L'invasion en masse des thèmes nationaux dans la campagne supposée «européenne» qui vient de se terminer en France, a été dénoncée comme une pollution déplorable, qui détourne des vrais enjeux... Pourtant, à bien y regarder, un tel détournement semble plutôt normal, prévisible, fatal. Il serait plutôt la règle que l'exception. Agriculteurs polonais, syndicats français, même combat!

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François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

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