Un choc et un réalignement

La démission-surprise de Bernard Landry a provoqué un choc. Celui-ci devrait être salutaire. Il devrait mener le parti fondé par René Lévesque à un réalignement.

Dès la défaite électorale d'avril 2003, le chef du Parti québécois avait indiqué qu'il ne dirigerait pas son parti aux élections suivantes. Il suscita une certaine fièvre, vite retombée après qu'il eut réfléchi plus longuement à sa succession et conclu qu'aucun des aspirants en lice ne ferait mieux que lui. Cette question reste d'ailleurs ouverte.

M. Landry avait posé sur lui-même un diagnostic juste. Il avait consacré sa vie au progrès économique du Québec et à son aspiration nationale. Le temps était sans doute venu de passer le relais. L'échec de 2003 était cuisant: l'appui populaire le plus bas obtenu par le PQ depuis 1976. Sa gouverne comme premier ministre avait été une comédie d'erreurs. Sortir la conciliation famille-travail d'un chapeau la veille des élections ne suffirait pas à faire oublier l'héritage contesté, largement à tort, du gouvernement de Lucien Bouchard, dont il était le ministre le plus influent. Sans cesse, au lieu de formuler l'avenir du Québec, il a dû, ces derniers mois, défendre des décisions antérieures.

Son leadership a été chancelant par la suite. Contesté par Pauline Marois, mis au pied du mur par François Legault, semoncé par Jacques Parizeau. Il a laissé les militants vivre une «saison des idées» restée très théorique. Le PQ ne fut d'aucune manière le leader de la contestation sociale qui anime la vie politique québécoise depuis deux ans.

M. Landry a bien évalué la portée d'un vote de confiance aussi bas et tiré la conclusion qui s'imposait: les deux années qui viennent auraient été un enfer quotidien avec un appui aussi mitigé. Il s'épargne un calvaire et force en même temps le PQ à rebondir tout en lui permettant de le faire. L'insatisfaction de la population à l'endroit du gouvernement actuel ne suffit pas à garantir une victoire électorale péquiste en 2007 ou 2008.

***

Les sociétés progressent lentement. Mais elles ont besoin d'être secouées de temps à autre par des chocs qui leur donnent une poussée. C'est la même chose pour un parti politique, lui-même une micro-société soumise aux mêmes aléas, traversée par des rapports de force et modelée par ses chefs. Un parti est une société oligarchique, où le pouvoir est concentré entre les mains d'un nombre restreint d'individus. La conquête du pouvoir est à ce prix. C'est pourquoi la désignation d'un chef y est cruciale.

Le choix du leader est d'autant plus important que la politique est de plus en plus personnalisée. La médiatisation des campagnes électorales fait porter au leader un poids énorme. C'est lui (ou elle) qu'on juge autant que la qualité des programmes.

La tâche d'un homme ou d'une femme politique n'est pas, contrairement à ce que l'on croit, de bien gérer l'État. La bureaucratie a été inventée pour ça ainsi que les contrepoids démocratiques installés dans nos institutions. Sa fonction première est de mettre d'autres hommes et d'autres femmes en mouvement vers un objectif souhaitable, vers un monde meilleur. Sa qualité la plus visible doit être sa capacité à mobiliser ses concitoyens.

Pour mobiliser le peuple, ainsi que ses élites, le chef doit bien entendu disposer d'attributs particuliers. On veut quelqu'un capable de prendre des décisions éclairées, d'évaluer les risques, d'agir autant avec prudence qu'avec détermination. Il doit allier une capacité d'écoute, d'étude, de recherche, une puissance intellectuelle, avec un talent pour trancher. Le chef agit avec une certaine grandeur. Il sait faire comprendre à ses concitoyens la gravité des choses et la nécessité d'agir.

On veut donc quelqu'un qui paraisse plus grand que nous.

Mais on veut aussi quelqu'un qui soit comme nous.

Un bon chef est donc avant tout quelqu'un qui connaît, je dirais même qui sent, qui ressent, la société qu'il souhaite diriger et sait la décrire avec sensibilité.

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À chacun son portrait-robot. Le PQ a, plus prosaïquement, la tâche de dénicher la personne la mieux placée pour, à la fois, mobiliser les partisans vers la souveraineté et convaincre la population qu'il offre une solution de rechange crédible et innovatrice à la gouverne libérale actuelle. Il faut les deux: une voie de sortie à l'impasse référendaire et un programme de renouvellement de la social-démocratie québécoise.

Depuis quelques années, le PQ gère la continuité. Le Parti libéral applique en ce moment plusieurs de ses politiques laissées en héritage. La volonté d'innovation du parti paraît restreinte. Ses positions sont conventionnelles. La réflexion sur la souveraineté n'a guère évolué non plus, victime du souque à la corde entre des factions que M. Landry n'a pas su réconcilier.

L'élection d'un nouveau chef peut être l'occasion de rajuster le tir, l'occasion d'un réalignement vers une certaine audace, surtout sur le plan social, et d'un pragmatisme déterminé sur le chemin de l'indépendance.

Tony Blair a ressuscité le Parti travailliste en refondant le New Labour. Les partis sociaux-démocrates d'Europe font face aux mêmes exigences. Le PQ en est là. Ce réalignement est le prix d'une relance et d'un nouvel apport de militantisme.

M. Landry a représenté pendant longtemps ce que ce parti, depuis sa naissance jusqu'aux élections de 2003, a fait de mieux. Le nouveau chef doit incarner ce que ce parti peut faire de mieux demain et donner à ce parti l'impulsion du changement.

michel.venne@inm.qc.ca

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2 commentaires
  • Michel Lasalle - Inscrit 6 juin 2005 07 h 29

    La succession

    Vous avez évoqué bien des qualités pour le futur chef du PQ, j'y ajouterais: rassembleur, autre chose qu'opportuniste, bon communicateur, près des gens de toutes origines, ouvert d'esprit, facile d'approche, imposant par son passé...

    Et il me vient un nom, Claude Charron. Je sais bien que celui-ci n'a pas semblé par le passé intéressé à revenir dans l'arêne politique, mais la politique imprègne sa vie publique et suinte de ses commentaires. Il a été frappé par les évènements et a su se relever pour, sans heurter personne, devenir un communicateur hors pair. Il a l'oreille et les yeux du peuple, et peut s'induire dans les diverses communautés culturelles du Québec en y étant le bienvenue.

    Encore reste-t-il à le convaincre, mais la proposition devait être emmenée.

  • Paul Paradis - Inscrit 6 juin 2005 08 h 56

    Bon article

    Merci, M. Venne, pour cet article juducieux. En effet, si on pouvait trouver un leader "blairien" qui puisse secouer l'inertie qui semblait s'être installée dans la politique québecoise dernièrement, soit, comme vous dites bien, du côté du PQ que des Libéraux, le départ de Landry serait le meilleur cadeau qu'il pouvait nous faire. Comme Blair, ce leader devrait responsabiliser les québecois, trop enlisés dans la torpeur confortable du corporatisme et de l'industrie subventionnée et surprotégée.