L'or des Mayas

L'affrontement entre l'Église catholique du Guatemala et la compagnie minière Glamis Gold s'est transporté au Canada. La multinationale est en train d'ouvrir une mine d'or et d'argent en territoire maya. Et ses dirigeants sont venus à Montréal en débattre avec Mgr Alvaro Ramazzini, adversaire du projet. L'ambassade canadienne appuie la compagnie, mais l'évêque de San Marcos veut convaincre Ottawa de changer sa position.

En dix ans d'exploitation, cette compagnie compte extraire, chaque année, quelque 225 000 onces d'or et plus de trois millions d'onces d'argent. La Banque mondiale lui a consenti un prêt de 45 millions de dollars.

Déjà des centaines d'ouvriers locaux s'activent au projet; quelques-uns travailleront à la mine, les autres, à des projets communautaires. Et la compagnie promet un don annuel de 400 000 $ à une organisation d'aide locale.

La Glamis payera aussi au Guatemala une taxe de 31 % sur les profits. Elle doit en outre verser aux autorités centrales et municipales une royauté de 1 % de la valeur du minerai. Pour son vice-président, Steve Baumann, d'ici à 2014, plus de 60 millions auront été dépensés là-bas grâce à ce seul projet. Cinq autres sociétés canadiennes sont engagées dans l'exploration minière. Ces investissements pourraient valoir, selon l'ambassade, jusqu'à un milliard pour le Guatemala.

Présenté comme un modèle de développement, le projet a toutefois donné lieu à des affrontements. Deux personnes ont été tuées, l'une par la police, l'autre par un garde de la compagnie. Mgr Ramazzini, leader de la contestation, a reçu des menaces de mort (Amnesty International a lancé une «action urgente»).

Le personnel de la mine aurait, lui aussi, fait l'objet de menaces, d'après la Glamis.

Écologistes, Indiens et leaders religieux opposés au projet estiment que la Glamis va polluer le milieu environnant, car cette mine à ciel ouvert consommera beaucoup d'eau et usera de produits toxiques pour traiter le minerai. Ils estiment aussi que les avantages offerts sont minces comparés aux problèmes sanitaires et agricoles que la mine laissera après son épuisement dans dix ans.

Vie de la population

La campagne contre la mine fait les manchettes jusqu'aux États-Unis. Le gouvernement guatémaltèque a dû suspendre l'émission de nouveaux permis d'exploration. (Il en a accordé sur un dixième du pays, surtout en milieu autochtone.) Il refuse cependant de retirer le permis de la Glamis, un bris de contrat coûtant, à son avis, des centaines de millions en dédommagement.

Pour l'Église, il y va de la vie de la population. Le Guatemala s'est engagé à préserver les droits des autochtones dans la mise en valeur des ressources du pays.

Pourtant, aucune loi n'oblige encore les promoteurs à obtenir l'accord des gens du milieu. La Glamis prétend avoir tenu des centaines d'assemblées avec la population. Mais les leaders locaux contestent la validité de cette «consultation».

Pour les travailleurs, l'enjeu est important. Mais ce type de développement pose aussi un dilemme à l'ensemble du pays. Le Guatemala sort de 30 ans de guerre civile et de répression, notamment en territoire indien. Les descendants des Mayas et d'autres groupes autochtones, soit la majorité de la population, sont toujours écartés du pouvoir. La crise internationale du café a récemment ajouté au chômage et à la pauvreté. Et le nouveau gouvernement est à bout de moyens et d'idées. Qui voudra investir?

Le Canada souhaite conclure avec le Guatemala et ses voisins — Honduras, Nicaragua et Salvador — un accord de libre-échange. Ottawa veut aussi que ses délégués commerciaux participent avec les gens d'affaires à promouvoir la «responsabilité sociale de l'entreprise dans le monde».

Justement, la Glamis, après avoir dit non, se dit maintenant prête à laisser des experts étudier le problème de l'eau qu'elle veut puiser à grand volume puis rejeter, contaminée au cyanure, dans un dépôt. Mais la question n'est pas seulement technique.

Un projet de mine qui sort les richesses d'un pays mais y laisse des problèmes de toutes sortes peut-il être exemplaire? La Glamis affirme que c'est ce genre de développement qui a fait la prospérité des États-Unis et, en Amérique du Sud, du Chili. Mgr Ramazzini estime, lui, qu'un tel projet ne laisse que «sept à huit millions de dollars de retombées pour le pays».

À en juger par les mines et les autres richesses naturelles exploitées au Canada, s'il y a des entreprises et des gens qui y ont fait fortune, on peut difficilement en dire autant des régions qui ont vu partir leurs ressources. Les Églises du Canada ont abondamment écrit sur ce sujet, mais aucune n'a encore trouvé de modèle plus équitable de développement.

Au Guatemala, l'épiscopat s'est solidarisé avec l'évêque de San Marcos.

Dans une déclaration spéciale, la hiérarchie a fortement exprimé ses doutes sur l'option minière. Et le gouvernement a dû convenir d'examiner la question avec l'Église.

Entre-temps, la diplomatie canadienne, n'ayant su prévenir la crise, tente d'y trouver une issue négociée.

Malheureusement, ce n'est pas avec des procédures de médiation en haut lieu ni même avec des boîtes de scrutin à la campagne qu'un pays peut choisir son mode de développement.

En Amérique latine, la hiérarchie n'est plus, comme autrefois, l'alliée des élites conservatrices et des régimes militaires. Le clergé n'a pas, non plus, rejoint la révolution armée.

Mais y a-t-il une troisième voie, autre que l'aide traditionnelle aux pauvres ou les secours juridiques aux groupes opprimés? «Si notre évangélisation ne vise pas à aider les pauvres, ce n'est pas l'évangélisation de Jésus-Christ», a déclaré Mgr Ramazzini au Washington Post en avril dernier. Pour son collègue du Salvador, l'archevêque Fernando Saenz Lacalle, la place de l'Église n'est pas à la tête des manifestations. Son message doit passer par des déclarations «aussi fermes que nécessaires», laissant aux laïcs la responsabilité des luttes politiques.

L'Église aura fort à faire pour s'y retrouver elle-même. Voisin du Mexique, le Guatemala est aussi devenu la terre de passage d'un grand nombre de migrants d'Amérique du sud, en quête d'une vie meilleure au nord, c'est-à-dire aux États-Unis. San Marcos, un diocèse frontalier, donne son appui à tous ces désespérés. Un Guatemala prospère en retiendrait sans doute une partie. C'est pourquoi toute une stratégie nord-américaine vise à stimuler l'économie de l'Amérique centrale.

Or, qui va décider de l'avenir économique du Guatemala? De passage dans ce pays, un évêque hollandais, Mgr Frans Wiertz, a rencontré à son ambassade des représentants du Canada et de la Banque Mondiale.

Le prélat n'a pu s'empêcher de signaler à l'ambassadeur des Droits de l'homme de Hollande, Piet de Klerk, son malaise devant le dénigrement des évêques guatémaltèques par ces promoteurs diplomatiques et financiers du projet de la Glamis.

Le comportement «socialement responsable» des compagnies d'ici en pays étranger n'est donc pas seul en cause. Que vaut un développement — même «durable» — qui s'y ferait sans l'accord de la population là-bas? En creusant un peu, on découvre derrière la Glamis des intérêts américains.

Pour qui au juste travaillent les diplomates canadiens et cette Banque mondiale qui prête à une telle entreprise l'argent des contribuables canadiens?

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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