Vivre tue

«La vie est une maladie mortelle transmise sexuellement.»

- Jacques Testart, Le Désir du gène

Je me lance sans filet dans un plaidoyer inutile qui sera sans effet et que ces bourgeois corrects, propres et en santé qui nous gouvernent trouveront ridicule. Je me fourvoie dans le totalement politiquement incorrect. J'avoue donc mon état de brebis galeuse et de coupable. Une question: M. Couillard, quand on vous payait richement pour soigner le coeur des princes saoudiens, leur faisiez-vous la leçon et leur disiez-vous qu'il fallait interdire la cigarette dans leur royaume où sont déjà interdits l'alcool, les drogues, la baise et tous les menus plaisirs qui font la vie des gens normaux?

Une nouvelle société est née. Elle est constituée d'âmes et de corps sains. Qu'ils soient voleurs, commandités, escrocs ou machistes, ils ne fument pas. Péquistes ou libéraux, fabulateurs et manipulateurs, les gens bien veulent notre bien. Pour bien faire, je crois que toute la bonne société s'est mise au Perrier et que l'Assemblée nationale est maintenant tout à fait dépourvue de député saoul. Cela paraît. Vous auriez intérêt à boire plus et à faire preuve de plus de fantaisie. La bêtise sobre est la pire des bêtises. D'ailleurs, les sondages vous renvoient cette image que vous leur donnez. L'image de personnes ennuyantes que personne n'a envie d'inviter chez Pacini pour une pizza et une bonne bière.

Oui, je m'égare M. Couillard, et vous, le médecin, devinerez dans mes propos qui ne ressemblent pas à une question de Bernard Landry un relent de vin rouge et de beaucoup de cigarettes. Votre diagnostic est impeccable. Bravo! Vos médecins bavards vous disent que la cigarette tue. On le sait. Que la fumée secondaire tue. On le sait vaguement et, sur ce sujet, aucune étude n'est précise. Admettons que j'aie tué par fumée secondaire 300 personnes. J'arrête de fumer je vous le jure. J'arrête si vous reconnaissez que la pauvreté provoque la malnutrition, des mauvais résultats à l'école, l'assistance sociale, des déficiences mentales, une croissance de la criminalité, de l'alcoolisme et de l'abus des drogues. J'arrête de fumer si votre gouvernement s'attaque à l'ultime pollution qui est celle de la pauvreté. Vous vous en foutez, de la pauvreté je veux dire, et vous vous dites: qu'il meure, ce fumeur.

Votre justification est magnifique en ces temps de pauvreté étatique. Les fumeurs qui ont financé le Stade olympique grèvent le budget québécois de la santé. Il faudrait peut-être refaire vos devoirs. Les fumeurs meurent plus rapidement que vous et le cancer du poumon est une pathologie foudroyante. Peut-être sommes-nous des morts en sursis qui coûteront bien moins cher à l'État que mon père qui s'étiole de la maladie de Parkinson. Et puis, vous ne vous trouvez pas ridicule quand vous vous demandez si fumer sur une terrasse devrait être permis selon que celle-ci soit couverte ou non? Que faire des pluies acides et des vents, que faire de la vie, monsieur le ministre qui veut remplacer le premier ministre? Je pose la question, mais je sais que la réponse est non. Pourquoi ne pas donner la liberté? Restaurants, bars pour fumeurs ou pour non-fumeurs. Les employés? Ils ont le choix de leur risque comme ceux de la construction ou les pompiers qui savent bien que le feu brûle. Faut-il interdire le métier de pompier parce qu'il comporte trop de risques? Et les motos, monsieur le médecin-ministre, et le protocole de Kyoto, monsieur le médecin-ministre, et les 4X4 qui dégorgent et qui ne sont pas plus taxés que des deux-chevaux?

Ne me parlez pas de santé publique. Parlez-moi de rectitude politique. Parlez-moi surtout d'hypocrisie. La fumée de cigarette est la seule forme de pollution que le gouvernement peut combattre sans y investir de l'argent. Je vous comprend de préférer affronter l'Association des restaurateurs plutôt que General Motors ou Ford. Votre lobby antitabac a-t-il fait des études sur la pollution provoquée par les véhicules ou sur les effets de la pauvreté sur la santé publique? Bien sûr que non, cela ne l'intéresse pas.

Dans les réunions du conseil des ministres, vous demandez à la SAQ d'avoir une meilleure performance et d'engranger plus de revenus. Vous n'y voyez aucune contradiction avec votre position d'ayatollah sur le problème de la cigarette.

Pourtant, monsieur le ministre, il y a plus de divorces, plus de meurtres, plus de familles meurtries à cause de l'alcoolisme qu'à cause de la cigarette et surtout de son inconnue fumée secondaire. Les coûts de ces drames familiaux sont inestimables pour la santé publique. Un jour viendra où un homme, ivre du meilleur vin, après avoir flambé 1000 $ au casino, assassinera sa femme sur une terrasse pendant qu'un policier en civil, proscrit de la société sanitaire, fume une cigarette cinq ou dix mètres plus loin pour ne pas nuire à la santé publique de M. Couillard.

Je sais, monsieur le ministre, cela ne vous intéresse pas, pas plus d'ailleurs que la majorité de mes lecteurs. Nous sommes maintenant à l'ère des principes et des intégrismes. Les bien-pensants entretiennent deux phobies: la cigarette et le terrorisme.

Tous mes arguments sont spécieux, comme les vôtres. Je meurs et je tue, mais n'est-ce pas la vie? La vie qui, comme le dit Testart, est une maladie mortelle? Mon pays n'est pas un hôpital, écrivait un lecteur du Devoir pendant la campagne électorale qui vous mena au pouvoir. Il avait tort. Mon pays est de plus en plus un hôpital, car il est plus facile de gérer un hôpital qu'un pays.

Monsieur le médecin-ministre, pourquoi ne pas interdire aussi la cigarette en forêt, pour risque d'incendie de forêt, sur les banquises polaires, pour risque de laideur, et dans mon salon, pour risque d'odeur? Pourquoi ne pas interdire le risque, pourquoi ne pas interdire de vivre puisque c'est un métier dangereux?

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2 commentaires
  • Yv Bonnier Viger - Abonné 4 juin 2005 07 h 23

    La lutte continue...

    Salut Gil,

    Je suis d'accord avec toi sur tout mais je ne partage pas ta bouffée de colère adolescente qui relève bien plus d'un sentiment de culpabilité inconscient que de tout autre chose. La vie n'est pas blanche ou noire et on n'obtient jamais tout ou rien. Je ne t'apprends rien.

    Parmi l'ensemble des batailles que nous menons tous les jours pour que nos arrières-arrières-.-arrières petits-enfants connaissent une vie plus agréable, paisible, harmonieuse et amoureuse, la lutte contre le tabagisme représente bien peu. Mais elle représente tout de même une avancée. Ma belle-soeur, qui est morte mardi dernier à 42 ans des effets secondaires d'une intoxication chronique à la nicotine dont elle n'a jamais pu se libérer, n'aurait pas trouvé bien drôle tes arguties. Elle avait bien d'autres projets que de crever d'un cancer du poumon. Tu sembles souffrir du même mal et je te souhaite de tout coeur de ne pas être affecté par les multiples agresseurs de la fumée que des fabricants sans vergogne t'imposent à ton insu.

    Tu as raison, la pauvreté, l'exploitation, le mépris, nos folles habitudes de vie qui incluent la malbouffe, l'usage inapproprié de l'automobile, de l'alcool et des autres drogues, le jeu pathologique, etc. tuent autant sinon bien plus que la cigarette. Continuons la lutte et ne crachons pas sur celles et ceux qui réussissent une percée.

    Amitiés,

    Yv

  • Léo Lajoie - Abonné 5 juin 2005 13 h 06

    Suicide assisté et tuerie avec une arme de destruction ...

    M. Courtemanche, je doute que votre plaidoyer soit inutile et sans effet puisque je vous ai lu jusqu'à la fin même si je suis en faveur de limiter la liberté des fumeurs au nom des non-fumeurs. Je suis un ex-fumeur et je respecte, jusqu'à une certaine limite, le besoin de certaines personnes de fumer. Votre article porte à réfléchir et invite surtout à la tolérance.

    Qu'une personne décide de se suicider assisté par une cigarette, je peux accepter ce choix. Par contre lorsque cette personne retourne son arme de destruction dans ma direction, je n'accepte plus ce choix. Évidemment ceci doit se vivre à l'intérieur d'un respect mutuel et d'une part de tolérance, aussi mutuelle. Il faut accepter un certain niveau de zones grises.

    Je vous remercie de ce texte qui nous fait penser que d'autres éléments de la vie tuent aussi et qu'il faut s'y attaquer aussi.

    Léo Lajoie