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En dépit des révélations de W. Mark Felt et de Bob Woodward, un citoyen alerte bien au fait de la face cachée des choses ne croit pas un traître instant que Felt soit Deep Throat, le mystérieux informateur qui a aiguillé les reporters du Washington Post dans leur enquête sur le scandale du Watergate.

«Ma source anonyme, Taxi Driver, est formelle: ce n'est pas lui», a déclaré le citoyen, le seul être humain au monde à posséder une copie des 18 minutes de conversations enregistrées par Richard Nixon au bureau ovale et qui ont disparu sans laisser de traces. «Ils ont dit ça pour qu'on arrête de poser des questions, mais Ti-Coune, ici présent, n'est pas dupe. Ce n'est pas la première fois qu'on essaie de mener la population en bateau. Malheureusement, les gens croient n'importe quoi», a-t-il dit avant de retourner à sa lecture de Da Vinci Code qui, selon lui, tient beaucoup plus de l'essai critique que du roman.

«Je sais qui est Deep Throat, mais je ne le dirai pas. Cela me permettra d'achaler le monde avec ça pendant encore longtemps», a ajouté le citoyen. Il refuse d'identifier sa propre source, qu'il rencontre nuitamment dans un sous-sol de bungalow en préfini de Brossard. «Je lui fais confiance. Convenons-en, Taxi Driver est une bien meilleure oeuvre du septième art que Deep Throat.»

Le citoyen a par ailleurs affirmé connaître l'identité des 17 assassins de John F. Kennedy, savoir où est enterré Jimmy Hoffa, connaître l'emplacement exact de l'entrepôt de soucoupes volantes de Roswell (Nouveau-Mexique), détenir la preuve que les astronautes de la NASA n'ont jamais mis le pied sur la Lune, avoir fouillé la garde-robe de vêtements féminins de J. Edgar Hoover, avoir le corps de Bigfoot empaillé chez lui, savoir où sont passés les avions et les navires disparus dans le triangle des Bermudes, savoir qui a tiré sur J. R., savoir où se trouvent Elvis, Janis Joplin, Jimi Hendrix et Jim Morrison, connaître la recette des 11 épices et fines herbes du Colonel, connaître la signification exacte des paroles d'American Pie et de Hotel California, avoir la preuve qu'aucun avion ne s'est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001, posséder un échantillon de stéroïdes utilisés par Barry Bonds et connaître l'adresse postale d'Oussama ben Laden.

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En prenant connaissance des résultats du référendum tenu en France sur la Constitution de l'Europe, un observateur situé de l'autre côté de l'Atlantique s'est trouvé perturbé. «Une victoire du non, ça fait plus mal que n'importe quelle défaite électorale, et je sais de quoi je parle», a-t-il déclaré, vaguement stupéfait de voir que les élites de l'Hexagone n'avaient pas réussi à réunir les conditions gagnantes et à faire adhérer le pays au concert des nations européennes dans l'honneur et l'enthousiasme.

L'observateur s'est dit en proie à une foule de sentiments troubles. «Je ressens surtout comme une sorte de non-ingérence, non-indifférence», a-t-il confié.

Selon l'observateur, l'échec du référendum — un «beau risque» que Jacques Chirac n'avait pas à prendre — fait la démonstration que la voie constitutionnelle est sans issue. «Je pense que les Français ne veulent pas entendre parler de Constitution. Ils veulent simplement être reconnus comme nation française, distincte au sein de l'Europe, aujourd'hui et pour toujours libre et capable d'assumer son destin et son développement.»

L'observateur s'est dit d'avis que la classe dirigeante aurait dû durcir le ton, comme mettre ses sièges en jeu pour avoir du changement. Ou alors faire ressortir qu'après un oui, la France continuerait d'être en association économique avec le reste du continent, d'utiliser la même monnaie et d'avoir son passeport européen. Ou alors favoriser le oui en posant une question plus emberlificotée. «Ils n'ont pas de loi sur la clarté imposée par le fédéral à Bruxelles, à ce que je sache. Alors, ils auraient pu demander, genre: "S'agissant du protocole multipartite de ratification du traité constitutif consécutif à Maastricht et Schengen créant une superzone pancontinentale dérégulée, stop ou encore?"»

L'observateur a tenu à faire remarquer que l'opposition au projet de Constitution était venue, notamment, de gens craignant pour leur situation économique et d'autres qui trouvent que l'Union européenne, excellente idée au départ, est en train de devenir trop complexe. «Bref, le oui a perdu, au fond, à cause de quoi? Pas d'argent et des votes techniques», a-t-il noté.

Cela étant, «je suis persuadé que quel que soit le chemin que la France choisira, le Québec l'accompagnera», a conclu l'observateur. «Même si la France se fout pas mal de ce que le Québec l'accompagne ou non.»

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À l'occasion d'un événement, un journaliste est parvenu à faire un reportage complet sur le seul fait que l'événement était couvert par un grand nombre de journalistes.

«Même s'il n'y avait pas d'événement, la quantité de journalistes présents ferait en sorte qu'on puisse parler d'événement», a témoigné le journaliste.

Il a expliqué que son travail avait consisté à compter les journalistes, à poser des questions à des badauds qui avaient vu des journalistes et été interviewés par des journalistes leur demandant ce qu'ils pensaient d'un tel déploiement de journalistes ainsi qu'à interviewer des journalistes qui trouvaient qu'il y avait là beaucoup trop de journalistes.

«Je suis particulièrement fier d'avoir réussi, au fil de l'exercice, à épuiser tous les clichés du genre. J'ai notamment utilisé les expressions "meute de reporters", "cirque médiatique", "surinformation", "dérapage médiatique", "feux de la rampe", "hystérie médiatique", "barrage de journalistes" et "représentants assoiffés des médias". Je dois aussi dire que j'ai fait en sorte de m'exclure de ce groupe et de le traiter un peu de haut puisque je ne couvrais pas l'événement mais la couverture de l'événement.»

Le journaliste a par ailleurs révélé avoir été approché par un autre journaliste qui, lui, faisait un papier sur les journalistes couvrant les journalistes couvrant l'événement. Pendant un instant, il a craint d'être mal cité, ou hors contexte.

«Une chance qu'après cette "enflure médiatique", les patrons de presse vont faire un examen de conscience et conclure qu'il ne faut plus jamais qu'une pareille situation se représente, a-t-il opiné. Enfin, jamais jusqu'à la prochaine fois, c'est-à-dire dans pas grand temps.»

jdion@ledevoir.com

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