Ralentir

De même que les individus, les peuples n'apprécient pas d'être bousculés. C'est sans doute le message principal qu'ont lancé les Français et les Néerlandais en votant non au référendum sur la Constitution européenne qui s'est déroulé dans leurs pays respectifs cette semaine. Il faut tirer une leçon de ce vote qui exprime moins le rejet des autres que le désir du respect de soi. Et cette leçon est aussi valable pour nous. Il y a des limites à la capacité des gens de changer rapidement de structures, d'institutions et, évidemment, de mentalités.

On a le sentiment que beaucoup d'Européens n'ont pas vraiment pris conscience de ce que signifiait en réalité le passage de l'Europe des dix pays à l'Europe à 25 pays, ce qui comprend des pays comme la Bulgarie ou la Roumanie, là où le salaire moyen tourne autour de 125 euros par mois. Cela explique aussi l'immigration rapide vers les pays d'Europe de l'Ouest ou les relocalisations d'usines dans le sens contraire. À vouloir aller trop vite, sans adaptation préalable et sans tenir compte des conséquences négatives à court terme sur les travailleurs des pays concernés, on en arrive au blocage actuel. En France, les plus vieux et les plus nantis ont voté oui alors que la majorité des jeunes et des ouvriers a dit non. D'où il faut conclure qu'il semble plus facile de faire preuve d'ouverture quand on ne risque pas de perdre son emploi mais plutôt de s'enrichir davantage et quand on a la vie derrière soi plutôt qu'un avenir incertain. Cela peut par ailleurs sembler audacieux de faire le pari que la Turquie, pays en grande partie musulman, échappera à l'islamisme en adhérant éventuellement à l'Europe, mais de nombreux Européens croient au contraire, à la lumière de l'activisme des groupes islamiques sur leur territoire, que cette Europe-là risque de perdre son âme, c'est-à-dire les valeurs qui assurent sa liberté.

***

Le Québec est une société dont la seule permanence durant plus de 30 ans a été le changement lui-même. Les dernières vagues d'immigration ont vu débarquer des gens dont la culture d'origine est parfois à l'extrême opposé de la nôtre et qui, sous la pulsion du multiculturalisme florissant, ont tendance à reproduire une fois chez nous ce pour quoi ils ont quitté leur pays ou, dans quelques cas, et ce sont les plus activistes, pour imposer chez nous des moeurs inacceptables à nos yeux égalitaires. Le cas de la charia en Ontario en est l'illustration dramatique, pour ne pas dire hystérique.

Par ailleurs, les grands ensembles économiques ne parviennent pas à donner au citoyen un sentiment d'appartenance au monde, une personnalité universelle, pour parler comme le jet-set technocratique et financier. Au contraire, ce citoyen se perçoit trop souvent comme une quantité négligeable, un grain de sable dans un désert où l'oasis est réservée à quelques insatiables. C'est probablement parce que nous baignons dans l'ère de la communication que les changements nous sont imposés sans la pédagogie essentielle à leur compréhension et, ultimement, à leur acceptation. Comme quoi la communication ne comporte pas l'explication, étape incontournable si on veut convaincre.

Si l'homme est adaptable à l'infini, son rythme d'adaptabilité est un élément majeur. Pour comprendre le Québec d'aujourd'hui, ce Québec en déficit de repères et d'idéaux dirions-nous, il faut retourner en arrière. La fin des années 60 et les années 70 ont été une période de bousculades, de ruptures successives, voire de déracinements au nom, et cela est paradoxal, d'une idéologie au nouvel enracinement, celui de la modernité. La frénésie a été au rendez-vous, si bien qu'on s'enivrait du bruit, de l'agitation et des slogans sans se soucier des chocs sismiques qu'on provoquait dans les assises de notre culture traditionnelle. Nous n'avions pas de temps à perdre pour l'évaluation des effets à moyen terme de ces innovations puisque l'action tenait lieu de réflexion. De plus, la honte, avouée ou non, de ce que nous estimions être une arriération culturelle explique également l'obsession qui était la nôtre de toujours nous situer à ce qui nous apparaissait l'avant-garde de la révolution sociale. Hélas, nous étions trop souvent dans l'effet de mode, confondant cette dernière avec la modernité.

Par ses essoufflements, sa vie politique sans passion, pour ne pas dire terne, son inconsistance, son infidélité à son héritage, la société québécoise, sorte de cobaye des changements sociaux, n'en finit plus de vivre les soubresauts de ces ruptures successives. Et il y a tout lieu de penser qu'entre le discours annoncé et l'émotion vécue se terrent des malaises, des déchirures et des doutes angoissants. Sommes-nous ce que nous voulons être? Dernière notre rire collectif, notre apparente joie de vivre, notre insolence face aux contraintes, que cachons-nous? Avons-nous intégré les changements en tout genre? Sommes-nous aussi peu coincés qu'on le proclame? Aux Pays-Bas et en France, les citoyens ont voulu reprendre leur souffle. Les vieux pays conservent aussi la sagesse dans leur besace moderne.

denbombardier@videotron.ca

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1 commentaire
  • François Beaulé - Abonné 4 juin 2005 14 h 16

    Clivage de la société

    Le référendum français exprime le clivage de la société.

    Les nantis et les technocrates ont dit oui. Les jeunes et les travailleurs ont dit non au projet des premiers. Ils expriment en même temps le malaise des relations d'une société coupée en deux. Cela dépasse de beaucoup la question de la pédagogie et de la compréhension des enjeux liés au projet de constitution européenne.

    La majorité des Français n'aime pas la place réduite qui leur est accordée par les élites économiques et politiques. Ils craignent d'être encore plus impuissants dans la vaste Europe qu'il ne le sont déjà dans leur pays.