En aparté: Au dépotoir des nouveautés

Si les éditeurs s'entendent, en règle générale, pour dire que trop de livres paraissent chaque année, il est néanmoins évident que personne ne songe vraiment à réduire la cadence de production. L'exemple des États-Unis est à cet égard patent. En 2004, les différents éditeurs y ont lancé rien de moins que 195 000 nouveaux livres. Un record. Il s'agit d'une hausse de 14 % par rapport à l'année précédente et de 72 % par rapport à 1995.

Les éditeurs de littérature ont, tout particulièrement, continué de lancer des titres au gré du vent. On compte 25 000 nouveautés au rayon de la fiction en 2004, soit 43 % plus de titres que l'année précédente.

Au chapitre des essais, la production américaine témoigne d'une triste tendance mondiale. D'une part, on observe de plus en plus de livres consacrés à la religion, à la croissance personnelle et aux voyages et, d'autre part, de moins en moins d'ouvrages consacrés à l'éducation, à l'histoire et aux sciences. Bref, l'esprit mou se porte assez bien merci.

Et les ventes? Malgré l'augmentation astronomique du nombre de titres publiés, les ventes globales ont chuté de 40 millions d'exemplaires... Plus on publie, moins on lit!

Ce sont les principales conclusions auxquelles en arrive le rapport Bowker, qui vient d'être lancé aux États-Unis par le Book Industry Study Group.

La situation est-elle différente ailleurs sur la petite planète occidentale? Pas à ce qu'il semble, hélas.

En France, le nombre de livres publiés a aussi doublé en une décennie, pour atteindre 50 000 nouveautés en 2004, rapporte Laurence Santantonios, journaliste à la revue Livres Hebdo, dans un ouvrage qui vient de paraître et intitulé Tant qu'il y aura des livres (Bartillat).

Une librairie de l'Hexagone de taille moyenne, qui compte d'ordinaire entre 20 000 et 30 000 titres, n'est donc plus à même de présenter les quelque 4000 nouveautés susceptibles de lui arriver chaque mois. D'ailleurs, comment un libraire peut-il bien faire son travail en étant ainsi inondé? Il devient de plus en plus un simple manutentionnaire de cartons d'emballage. Il déballe les nouveautés et les remballe trois mois plus tard pour tenter de faire un peu de place à d'autres nouveautés...

Comme les retours des libraires sont de plus en plus nombreux, il faut voir à se débarrasser des Hymalayas de papiers invendus qui s'accumulent dans les entrepôts des distributeurs et des éditeurs. Ainsi, en 2003, sur les quelque 533 millions d'exemplaires imprimés en France, on estime à 104 millions le nombre d'exemplaires détruits. Un nouveau livre sur cinq est donc destiné à être passé au pilon au cours de l'année. Le recours au pilon a ainsi doublé en dix ans. Si on publie plus, on réduit en bouillie davantage. Logique.

Au Québec, les statistiques de l'édition ne sont pas encore disponibles pour les années 2003 et 2004. On sait cependant que la production de titres des maisons d'édition a connu une augmentation de près de 45 % entre 1992 et 2002, passant d'à peine 3000 titres à plus de 4300.

Faut-il publier moins? Sans doute. Mais quel auteur est de trop? Peut-être la question mérite-t-elle d'être reformulée selon une autre perspective, comme le suggère Laurence Santantonios. «Le problème n'est pas l'inflation du nombre de titres, mais que ces livres, si divers, soient traités à la même enseigne, au même rythme, par des structures de distribution de plus en plus sophistiquées et industrielles, donnant plus de chance aux best-sellers programmés à l'avance et vendus en piles à l'entrée des magasins qu'à la création littéraire, discrète et sagement rangée dans les rayonnages des librairies.»

D'ailleurs, cette structure de type industriel finira peut-être par s'étouffer elle-même à force de se complaire dans ses habitudes d'obèse. Pas un trimestre où on ne nous annonce le rachat d'une maison ou d'un groupe de presse, au Québec ou ailleurs, par un ogre en appétit. Il y a quelques semaines encore, le Groupe Editis mettait la main sur Le Cherche midi. Cette semaine, les Éditions Privat annoncent qu'elles reprennent les Éditions du Rocher, lesquelles venaient tout juste d'acheter le chouette catalogue du Serpent à Plumes. Filiale du groupe pharmaceutique Pierre Fabre, qui vient de céder ses actifs d'une importante station de radio, Privat pourra vraisemblablement s'appuyer, pour ses activités, sur les hebdomadaires régionaux que possède le groupe en France. Chose certaine, le patron de l'ensemble annonce déjà de grandes valses de publications nouvelles. Donc encore plus de titres à prévoir...

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Ces dernières semaines, impossible de passer une journée dans ce journal sans tomber à tout moment au téléphone sur un certain Julian Samuel. Vous le connaissez? Ce monsieur s'est donné beaucoup de mal pour produire Save and Burn, un documentaire sur l'univers des grandes bibliothèques du monde et sur la place qu'elles jouent dans l'édification des consciences culturelles. Il a interrogé et mis en scène différents acteurs de ces lieux souvent feutrés. La narration est un peu lourde et la dynamique globale de l'ensemble manque quelque peu d'huile et de fini. On découvre cependant dans ce documentaire certains aspects de la vie culturelle dont les bibliothèques se sont fait le gage au fil des siècles.

Vous ne verrez sans doute pas ce petit film. Les réseaux de distribution étant ce qu'ils sont, la place pour des réalisations de ce genre demeure à peu près inexistante.

Le film aurait-il pu être projeté dans un espace alternatif tel que la Grande Bibliothèque du Québec? Peut-être, mais l'institution affirme avoir déjà programmé ses activités pour les mois à venir.

Ce qui n'empêche pas Julian Samuel de partir en croisade contre la Grande Bibliothèque et contre sa directrice, Lise Bissonnette. Motif? Si son film n'est pas diffusé dans la Grande Bibliothèque, dit-il, c'est que l'institution ne supporte ni les anglophones ni les gens de couleur. Bref, il y aurait du racisme dans l'air qui clouerait davance son film au plancher. Et pourquoi ne parle-t-on pas ou ne diffuse-t-on pas son film ailleurs? Pour la même raison, clame-t-il. Évidemment...

jfnadeau@ledevoir.com

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