Ici et là

On émerge de l'avion, l'esprit encore flottant dans un ailleurs meilleur à peine quitté, déjà lointain. Puis l'air du pays vous chatouille les narines et le voyage s'estompe. Une question surgit alors dans l'esprit, impérieuse: que s'est-il passé durant notre absence? Si on avait manqué quelque chose... Vieux réflexe frileux.

Après tout, en France, l'herbe était sans doute plus verte qu'à Montréal. Le soleil de mai y avait brillé tout chaud durant vos averses. Et gageons que le Festival de Cannes fut plus excitant qu'un univers culturel québécois entre deux saisons. J'avais même pu croquer des bouts de Paris après le marathon de cinéma. Pas de quoi se plaindre, ni sentir l'étreinte de cet étrange regret...

La terre n'avait pas cessé de tourner pour autant dans notre petit monde culturel. Ratés, pour moi, les sursauts voyeuristes d'un Québec ému aux larmes par les confessions de Nathalie Simard. Loupée aussi, la sortie du film C.R.A.S.Y., triomphalement reçu par mes confrères.

Remarquez, il y a du bon à se farcir les événements culturels après les autres. Un léger recul temporel fait paraître excessifs bien des émois, des engouements.

Chouette, il est vrai, cette chronique québécoise de Jean-Marc Vallée, à cent coudées au-dessus de son film précédent, Liste noire. Mais C.R.A.S.Y. m'apparaît moins réussi que le bijou belge Ma vie en rose, d'Alain Berliner en 1997, dans la même lignée. Du charme à revendre, mais des personnages secondaires mal dessinés: «Le meilleur film québécois des vingt dernières années», comme certains l'ont décrit? Allons donc! Les coups de coeur collectifs carburent à l'émulation, à la surenchère. D'ailleurs, rien de tel qu'une pluie d'éloges sur une oeuvre pour engendrer la déception après coup.

À cheval entre ici et ailleurs, on jongle avec les comparaisons. Cette semaine, passant devant la Grande Bibliothèque de Montréal, si populaire à un mois bien sonné, avenante avec sa luminosité et ses livres chambrés, elle m'a semblé d'autant plus fonctionnelle que j'avais fréquenté son homologue parisienne quelques jours plus tôt...

De fait, on accède à la Bibliothèque de France, site François-Mitterrand, à ses risques et périls, surtout par temps de pluie et de grand vent. Alors, ses escaliers extérieurs glissants, aux marches trop espacées, sous l'effet de la bourrasque, transforment le lieu en patinoire ou en piste d'envol. Malheur au porteur de parapluie! Il risque de piquer tout droit vers la tour Eiffel ou même de viser la lune, un coup parti, avant même d'avoir fait le plein de lecture. Un comble, convenons-en...

Cet édifice a-t-il été conçu pour des humains ou pour des extraterrestres? Mystère! Tant de voix se sont payé sa drôle de tronche. N'empêche! Chaque visite vous laisse éberlué. Et ces pavillons si espacés les uns des autres...

Une expo sur Sartre m'avait attirée dans la Bibliothèque de France. Un siècle après sa naissance, anniversaire oblige, l'auteur des Mots hérite un peu partout d'une seconde vie. À défaut de s'enfiler ses oeuvres, le public apprend à mieux le connaître. C'est toujours ça de pris.

Sur le site François-Mitterrand, par écran interposé, on regarde sa tête si vilaine d'où s'échappe une voix de fausset. Plus intéressant à lire qu'à écouter ou regarder, l'écrivain-philosophe. Simone de Beauvoir a tellement mieux vieilli que son compagnon. Belle et chaleureuse à jamais, la dame du Deuxième sexe. Pas orateur pour deux sous, Sartre. Et comment résumer sa pensée complexe en quelques formules-chocs? Notre époque serait sans pitié pour son absence de télégénie. Gageons qu'il ferait patate chez Ardisson...

Mais l'expo nous fait plonger avec plaisir dans ses manuscrits, ses lettres de jeunesse, ses photos jaunies, ses affiches et des extraits de ses pièces de théâtre. Une autre ère renaît à travers les jours sombres de l'Occupation, la solidarité des conversations de café, l'engagement, la pensée respectée et triomphante. Une autre ère, en effet...

Des extraits du documentaire Portrait croisé, réalisé par la Québécoise Madeleine Gobeil en 1967, qui présente des interviews avec Sartre et Beauvoir, figurent en bonne place dans cette expo. Il faut dire qu'ils constituent les meilleurs entretiens filmés du célèbre couple. Radio-Canada en eut jadis la primeur. Aujourd'hui, la bibliothèque parisienne prend le relais.

En France comme ailleurs, on se heurte à sa propre société, mais peut-être la traîne-t-on partout comme une carapace de tortue.

Sortant de l'Expo, j'ai couru vers d'autres merveilles: les dessins érotiques de Gustav Klimt au Musée Maillot, un rayon de soleil sur les iris de jardin de Monet à Giverny, la voix du comédien Jacques Serey récitant du Proust au Théâtre du Petit Montparnasse...

En vacances, le temps nous appartient et les lieux de culture sont si inspirants à Paris...

Où ai-je pu attraper cette carte postale du groupe Artistik Reso, découverte au retour dans mon sac? En tout cas, cette simple inscription en blanc sur fond rouge m'a accroché l'oeil: «La culture est salvatrice parce qu'elle est irremplaçable pour ouvrir les esprits, les rendre plus tolérants et aussi les distraire», y lit-on.

La carte est épinglée au-dessus de mon bureau en désordre au Devoir; je la lorgne de temps en temps, ravie par cette description que j'ai fait mienne dare-dare.

otremblay@ledevoir.com

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