De 2 à 1...

Une fois publiées dans les journaux et prononcées à la radio et à la télévision, toutes les critiques de films se brouillent et forment un écho, lequel, avec le temps, s'estompe. À l'inverse, les fameuses cotes de Médiafilm, l'agence de presse qui approvisionne journaux, télé-horaires, sites Internet ainsi que le Guide vidéo de la Boîte noire, se doivent de subir avec succès l'épreuve du temps. N'empêche qu'il faut, parfois, ravaler la façade, exercice auquel vient de se livrer le comité de rédaction en hissant au rang de chef-d'oeuvre (1) vingt-deux films classés 2 (remarquable), portant à 136 le nombre de films ayant cette cote.

Parmi la liste, dont Le Devoir a obtenu la primeur, figure Pour la suite du monde. Quarante-deux ans après sa sortie, il s'agit du premier film québécois à obtenir cette distinction. Un choix a priori surprenant puisque le documentaire de Pierre Perrault et Michel Brault devance Mon oncle Antoine (toujours coté 2), de Claude Jutra, sacré «best Canadian film» lors de chaque nouveau sondage national — dont le plus récent, chapeauté par le Toronto International Film Festival Group, date de l'année dernière.

Pour Martin Girard, rédacteur en chef de Médiafilm, le film phare du cinéma direct était le candidat québécois le plus évident pour cette promotion. «On s'est demandé quelle était la contribution essentielle du cinéma québécois dans le monde. On est arrivés à la conclusion que c'était le cinéma d'animation [en majorité des courts métrages que Médiafilm n'évalue pas] et le documentaire.» Pour la suite du monde s'est donc imposé, devant les oeuvres de fiction marquantes comme Les Ordres ou Les Bons Débarras, qui lors d'une précédente révision (en juin 2000) ont vu leur cote passer de 3 (très bon) à 2.

À plus forte raison que, comme le souligne Martin Girard, «le documentaire est un genre parallèle qui a du mal à s'inscrire dans l'imaginaire collectif». À cet égard, le joyau produit par l'ONF, fondateur du documentaire et du cinéma québécois, au sens large, constitue une rare exception, et cela bien qu'il soit passé à l'oubli à l'extérieur de nos frontières.

Pour qu'une oeuvre mérite la cote 1, Médiafilm considère que celle-ci doit être pionnière dans l'histoire du cinéma, ou être le film phare d'un genre ou d'un mouvement, ou compter parmi les films les plus marquants d'un grand maître (Hitchcock, Chaplin, Fellini, etc.). À partir de ces critères, le comité de Médiafilm (formé de huit spécialistes, dont mon collègue André Lavoie) a réévalué des dizaines de candidats potentiels, soumis après plaidoiries au vote final. Martin Girard, par exemple, estime que The Shining a établi en 1980 la mesure étalon du cinéma fantastique moderne à partir de laquelle tous les autres films du genre ont été désavantageusement comparés depuis. Lors de l'exercice démocratique, le film de Stanley Kubrick n'a pas obtenu l'appui de la majorité et maintient donc sa cote 2. Au même titre que des dizaines d'autres, dont Le Guépard, Quai des brumes, Bonnie and Clyde, Le Dernier Tango à Paris, Los Olvidados, Fanny et Alexandre, Paris Texas — ce dernier pourtant farouchement défendu par Louis-Paul Rioux.

L'épreuve du temps étant un critère essentiel dans l'évaluation d'un chef-d'oeuvre, l'examen des titres s'est arrêté à 1990. Goodfellas, de Martin Scorsese, est donc le film le plus récent à obtenir la cote 1. Dans l'ordre, il est immédiatement suivi des films suivants: Les Ailes du désir, de Wim Wenders; Brazil, de Terry Gilliam; Il était une fois en Amérique, de Sergio Leone — qui voit aussi Le Bon, la Brute et le Truand promu au rang de chef-d'oeuvre.

La liste comprend deux Antonioni (L'Éclipse et Désert rouge), deux Ford (Stagecoach et My Darling Clementine), un Tati (Playtime), ainsi que des évidences dont on s'étonne de la promotion tardive: L'Homme à la caméra, de Dziga Vertov; Metropolis, de Fritz Lang; Jules et Jim, de François Truffaut; West Side Story, de Robert Wise; Le Troisième Homme, de Carol Reed. Le Dr. Strangelove de Kubrick constitue la seule inclusion comique dans la liste, où figurent des films de genre révolutionnaires comme Chinatown, de Roman Polanski, et Blade Runner, de Ridley Scott.

«Certains films, qui ont marqué toute une génération, ne marquent pas la suivante», fait remarquer Martin Girard pour expliquer la disparition de films comme L'Homme de fer ou L'Homme de marbre dans les récents palmarès de critiques et d'historiens du cinéma, lesquels ont servi de repères au moment des délibérations, sans toutefois dicter la donne. J'en veux pour preuve Léolo, de Jean-Claude Lauzon. Seul film québécois à figurer dans le top-1000 de They Shoot Pictures, Don't They?, qui collige et compile des centaines de palmarès professionnels, le film (inscrit à la position 240) détient depuis sa sortie la cote... 4. Comme quoi nul n'est prophète en son pays. À part peut-être Michel Brault et le regretté Pierre Perrault.

La liste complète des films promus sera disponible dès lundi sur le site .

***

Avis aux amateurs, les cinéastes du mouvement Kino ressortent l'artillerie lourde ces mercredi et jeudi, à 19h, avec la présentation au Beaubien d'un Kino allongé de six courts métrages. Billets disponibles depuis hier au guichet du cinéma.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.