Courants: Le devoir de vacances

Les gourous de ceci et de cela pontifient déjà jusqu'à plus soif dans leur discours sur les joies de la gestion: de notre temps, nos affaires, notre santé, notre job, voire nos relations, et jusqu'à nos émotions. Or voilà qu'il nous faudrait aussi, messieurs dames, gérer nos vacances et périodes de relâche pour en maximiser l'«efficacité» et la «rentabilité». On se croirait en plein jargon bancaire. Mais non, on parle ici des banques-vacances des travailleurs dans une poignée de pays d'Europe et d'Amérique du Nord, analysées à la lumière d'un récent sondage commandé par la firme Expedia.ca.

Premier constat étonnant: la grande générosité des Canadiens, qui seraient assez enclins à redonner aux employeurs un gros lot de congés inutilisés. Le nombre de ces journées ainsi recréditées dans les goussets patronaux atteindrait les 40 millions par année au pays. Du beau gaspillage, digne d'une séance devant la commission Gomery!

Le décrochage salutaire

«Nous avons besoin au minimum de deux semaines consécutives hors du boulot pour décrocher de la routine quotidienne de façon salutaire», lance Marie Claude Lamarche, psychologue spécialisée en gestion du stress au travail, qui a interprété le sondage effectué par Ipsos Reid au Canada (1274 personnes) et par Harris Interactive aux États-Unis (2130 personnes), en Grande-Bretagne (2124), en France (2236), en Allemagne (2236) et aux Pays-Bas (1200). «Et plutôt que de consacrer ce temps de relâche à tout ce qu'on n'a pas pu faire durant l'année, comme plusieurs s'y emploient, il faut vraiment se couper de nos occupations régulières... sans emporter son laptop ni prendre ses messages à distance.»

Cela dit, à chacun ses vacances. Si certaines personnes réussissent à s'évader simplement en restant tranquilles chez elles à lire un bon livre, les deux pieds sur la tablette du foyer ou le corps bien arqué dans le hamac du jardin, d'autres feraient une crise d'urticaire juste en y voyant le gazon jaunissant de pissenlits ou les brassées de lavage les narguant au passage. «Souvent, par exemple, les gens qui ont une occupation plutôt intellectuelle choisissent des vacances à caractère physique et, à l'inverse, ceux dont le boulot exige une implication physique peuvent opter pour une relâche plus culturelle», souligne Mme Lamarche.

Cela dit, contrairement à une idée reçue, le voyage n'est aucunement d'une nécessité absolue dans le «décrochage efficace», note-t-elle. Parfois, il suffit pour s'évader d'en changer du petit train-train coutumier, tout en introduisant la notion de plaisir dans les activités choisies, quelles qu'elles soient. Aussi est-il peu surprenant de voir les grands voyageurs rompus aux aléas de la vie d'aéroport rêver de prendre des vacances à la maison, baignant dans les effluves réconfortants d'un plat ronflant.

Les éléments stresseurs

Pourtant, on est loin de tout cela pour 23 % des répondants canadiens au sondage d'Expedia qui révèlent avoir déjà annulé — ou même juste reporté — des vacances à cause de leurs obligations professionnelles. Pendant ce temps, le burn-out fait des avancées spectaculaires dans les entreprises, au point que certaines d'entre elles n'en seraient même plus assurables, note la psychologue.

«L'être humain est bien programmé pour réagir normalement aux manifestations psychosociales du stress, dit-elle. Mais on parle ici de cinq à sept éléments stresseurs par semaine, alors que le train de vie des Nord-Américains les expose à plus de 50 par jour! Un certain nombre de ces stresseurs peuvent facilement s'éliminer, tandis que d'autres, plus résistants, nécessiteront une intervention particulière.»

Quant aux employeurs qui permettent à leur personnel de monnayer les congés «oubliés», Marie Claude Lamarche croit qu'ils devraient plutôt «forcer les employés à consommer leurs vacances en refusant de compenser financièrement les jours inutilisés». Apparemment, le bien-être collectif s'en trouverait favorisé...

Et l'argument posant que les périodes de relâche s'avèrent moins pressantes lorsqu'on aime son travail ne tient pas la route, selon Mme Lamarche. «On peut aimer sa maison tout en appréciant aller à l'hôtel. Et même si j'adore ma fille, cela ne m'empêche pas de vouloir sortir en couple. Et pour les voyageurs, par exemple, le fait de baigner dans une autre culture, dans une langue étrangère, permet de se frotter à un quotidien différent pour mieux apprécier le sien au retour. Les gens ont besoin de se sentir vivants.»

Tout compte fait, selon le sondage, les Européens cultiveraient une relation envers leur job beaucoup plus saine que les Nord-Américains, et surtout les États-Uniens, reconnus pour leur rapport conpulsif avec le travail. Remarquez, dans leur cas, ce n'est pas seulement avec le boulot, mais bon, c'est une autre histoire... Chez l'oncle Sam, donc, on est ce que l'on fait.

Alors que dans bien des pays d'Europe les vacances payées atteignent quatre à cinq semaines obligatoires, contre les deux pauvres petites semaines canadiennes, aux États-Unis, faut-il s'en surprendre, aucune loi ne régit les périodes minimales de relâche. C'est la France qui mène le bal avec une moyenne de 39 jours accordés par année, suivie par l'Allemagne (27), les Pays-Bas (25) et la Grande-Bretagne (23).

Une surdose de congés?

Mais attention, on a beau viser l'«efficacité» vacancière, il ne faut quand même pas abuser du «décrochage», qui comporterait aussi ses limites. «En quittant leur travail trop longtemps, certaines personnes peuvent devenir anxieuses en pensant à tout ce qui les attend au retour», explique Marie Claude Lamarche. Une autre affaire!

Même que chez les cousins français, révèle le sondage, seulement 35 % des vacanciers réintègrent le boulot en considérant leur job d'une manière plus favorable et en se sentant plus productifs. Parions que la responsabilité de cette statistique revient aux Parisiens! Et si les Canadiens ne jouissent pas de plages de relâche aussi longues que celles des Européens, celles-ci leur permettent toutefois de réinvestir leur travail «en adoptant une attitude plus positive», explique la psychologue.

Alors, en attendant de faire votre devoir de vacances, citoyens, sachez que cette entrevue avec Marie Claude Lamarche a été réalisée en la joignant sur son téléphone cellulaire... Elle était en vacances.

dprecourt@ledevoir.com

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