Bouffe et malbouffe: Le grand défi santé de Nestlé

C'est la panique dans l'univers de la malbouffe. De plus en plus montrée du doigt par les pourfendeurs de l'obésité, les gouvernements, les nutritionnistes et les cardiologues, l'industrie agroalimentaire tente aujourd'hui de montrer patte blanche en améliorant le contenu de ses mille et un plats préparés qui, avec la sédentarité, semblent être les coupables tout trouvés pour expliquer la crise d'expansion corporelle qui afflige nos sociétés. Cet exercice nécessaire paraît toutefois périlleux, prouvant que si la malbouffe est facile à produire, pour son éradication, c'est une autre paire de manches.

La multinationale helvétique Nestlé ne dira certainement pas le contraire. Guidé par les bonnes intentions de son président, Peter Brabeck-Letmathe, annoncées en 2003, le géant des produits au sucre, au chocolat ou aux gras saturés — entre autres — tente aujourd'hui de mettre en application un programme de nutrition baptisé «Bien-être». Objectif: évaluer pour mieux la revoir la composition d'une bonne partie de son catalogue alimentaire afin de l'inscrire dans l'air du temps, un temps que les moins de 20 ans, sans oublier les autres, aiment aujourd'hui distiller au rythme de l'obésité, de la surcharge pondérale et des maladies qui viennent avec. Ici et ailleurs dans le monde.

L'objectif, résumé par le correspondant à Lausanne du quotidien français Le Monde dans l'édition du 26 mai dernier, est louable. Il vise des gammes de céréales (au sucre) mais aussi de tablettes de chocolat, un des fleurons de l'empire, où gras trans et calories vides cohabitent. Près de 650 scientifiques dans un labo en Suisse se consacrent à ce programme «titanesque», peut-on lire, et leur tâche est loin d'être terminée.

C'est que la substitution de sucre ajouté par des ingrédients moins délétères lorsqu'on en abuse n'est pas de tout repos, avoue Nestlé. Idem pour les gras trans, dangereux pour le coeur, qui apparaissent dans un aliment lorsqu'on utilise des huiles végétales solidifiées par l'ajout d'hydrogène et dont la mise au rancart peut prendre des mois et des mois avant que le consommateur, face à un produit qu'il affectionne, n'y voie que du feu, ou presque.

Et c'est bien là que le bât blesse, avoue Nestlé. Tout en modifiant ses produits, le géant de la bouffe en conserve, en boîte de carton ou en pot de plastique doit s'assurer que, lors d'un test à l'aveugle, au minimum 60 % des cobayes humains les préfèrent toujours à leurs équivalents provenant des usines des concurrents. La multinationale suisse, en effet, n'est pas un organisme sans but lucratif ou une agence gouvernementale, où les impératifs de rentabilité sont inexistants.

Le défi est de taille car, de nos jours, les adeptes de ces aliments transformés ont la dent sucrée. Tellement qu'une baisse minime de la teneur en sucre d'un aliment industriel peut facilement changer sa cote de popularité. Il en va de même pour le gras et le sel, que les adeptes de la malbouffe reconnaissent forcément et apprécient pour des questions d'habitude, de bien-être et sans doute d'absence d'éducation, disent les nutritionnistes, à la diversité des saveurs auxquelles les papilles peuvent être exposées.

L'écueil a de quoi freiner bien des ardeurs. Et les géants de la bouffe minute pourraient bien être poussés à repenser un brin leur stratégie en mettant en avant les carences de leur clientèle en matière d'activité physique plutôt qu'en se penchant sur celles des ingrédients qui entrent dans la composition de leurs aliments.

Cette logique du «mangez, mais bougez, s'il vous plaît, afin qu'on arrête de nous regarder d'un mauvais oeil» pointe d'ailleurs le bout de son nez ici et là dans l'univers de la nourriture normalisée. Il suffit d'imaginer un yogourt allégé ou une grande chaîne de burgers désormais accompagnés de salades pour s'en convaincre. Et il suffit aussi de sombrer un peu dans la mathématique de la calorie pour comprendre, avec amusement, les fondements de ces campagnes.

C'est que les produits transformés qu'on aime grignoter de temps à autre imposent sans aucun doute de faire de l'activité physique. Un exemple: pour évacuer les calories vides d'une simple tablette de chocolat Nestlé — appelons-la Kit Kat Chunky, format 55 grammes —, une personne normalement constituée devra en effet marcher d'un pas régulier pendant... deux heures. Une bonne heure de natation peut aussi faire l'affaire. Ces durées d'activité sont aussi à multiplier par 1,5 si une canette de boisson gazeuse accompagne le petit plaisir au chocolat.

Les consommateurs à la dent plutôt salée ne devraient toutefois pas sourire en coin. Un contenant entier de Pringles Déli-Fromage — c'est leur nom — avalé frénétiquement devant un épisode de 24, Lost ou L'Épicerie devrait toujours être accompagné de trois heures de vélo, de natation, de canotage ou de danse. Pour rester mince et en santé, s'entend. Ces trois heures prouvent d'ailleurs bel et bien que dans le contexte agroalimentaire du moment, où les industriels connaissent leurs produits sur le bout des doigts, l'activité physique, visiblement, n'a jamais été aussi nécessaire.

bouffe@ledevoir.ca

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