Les assauts de la privatisation

En mars dernier, dans cette chronique, nous révélions qu'un projet immobilier de 250 unités de villégiature tentait de s'introduire sur le territoire de la zec Lavigne, dans Lanaudière. Avec sagesse, les promoteurs ont reculé, préférant ne pas devenir la ligne de feu d'une nouvelle bataille rangée sur la protection de l'intégrité des territoires fauniques publics.

Mais voilà que deux nouvelles tentatives de privatisation se pointent, l'une dans Lanaudière, encore une fois, et l'autre dans le haut de l'Outaouais.

La municipalité de Saint-Damien, au nord de Saint-Gabriel-de-Brandon, veut pouvoir construire 65 chalets dans la zec des Nymphes, voisine de la zec Lavigne. Selon les plans préparés en février 2005 par la firme Daniel Arbour et associés, ce projet accaparerait entre 39 et 45 % de l'espace riverain de trois grands lacs, les lacs Gauthier, Clair et Croche, ce que la firme ose qualifier d'impact «relativement limité». Tout est relatif, évidemment...

L'étude note que «l'activité de villégiature résidentielle sur les terres publiques est aujourd'hui pratiquement absente sur le territoire, à l'exception d'un petit regroupement de chalets situés aux abords du lac Gauthier». Cette reconnaissance du bon travail de conservation de la zec devient ici une justification de la convoitise et de l'accaparement par des intérêts privés, voire de la dénaturation d'un territoire protégé par la loi.

Le projet de Saint-Damien, que prépare depuis longtemps sa mairesse, Céline Tremblay, vise explicitement à compenser en partie l'assiette fiscale amputée de 40 % de son territoire en janvier 2003 par un décret du gouvernement Charest, qui l'a annexé à une municipalité voisine. Qu'à cela ne tienne, Saint-Damien fonce dans la zec et décide qu'il faut privatiser ce territoire en comptant sur l'appui de la MRC de la Matawini, maîtresse d'oeuvre de bien d'autres saccages dans cette région au nom de la villégiature. Il faut dire que la zec, comme beaucoup d'autres au Québec, a laissé entrer le loup dans la bergerie. Plusieurs de ses membres possèdent des chalets privés dans ce territoire et, ce qui doit absolument être évité, Québec entend leur céder la propriété des terrains en propre au lieu de leur louer. La fédération des gestionnaires de zec craint avec raison ce précédent qui trace la route à de nouvelles formes de privatisation fondamentalement contraires aux objectifs fauniques des zecs. La construction de petits villages autour de ces lacs avec leur cortège de motoneiges et de VTT — gros examen de conscience à faire ici, du côté des zecs — y fait disparaître à chaque occasion les grands gibiers de façon permanente, un impact que n'a pas la chasse, tout comme cela mène directement à la surexploitation et au saccage des lacs par les grosses embarcations de nouveaux villégiateurs, généralement plus amateurs de motomarines que de truites et de silence.

Les zecs ont été créées pour permettre un accès généralisé, à bas prix, à des territoires fauniques publics de qualité. Ils se voulaient la réponse au système de privatisation du territoire que le gouvernement libéral de Robert Bourassa n'avait pas osé déranger dans les années 70 parce que les élites du parti, des milieux financiers et professionnels s'étaient constitué un système de privilèges qui leur assurait l'exclusivité de la plupart des territoires publics du Québec. On a néanmoins conservé pour ces nantis les pourvoiries, dont plusieurs, il est vrai, demeurent relativement abordables. Mais les zecs battent la marche en matière de prix et, surtout, de qualité, au point où plusieurs pourvoyeurs rêvent aujourd'hui de pouvoir y oeuvrer sans contrainte, ce qui constitue un autre glissement vers la privatisation.

Le grand problème avec la villégiature dans les zecs, c'est qu'elle débouche irrémédiablement sur l'accaparement du territoire. On le voit avec les installations des anciens clubs: les utilisateurs de ces équipements conservent le sentiment que le lac leur appartient, là où leurs chalets se trouvent. Il y a des milliers d'histoires de pêcheurs et de chasseurs qui se sont fait dire d'aller se faire voir ailleurs par les membres des anciens clubs alors qu'ils avaient le droit d'être là. Même chose pour la chasse. Les propriétaires d'équipements privés dans les zecs s'installent derrière chez eux et revendiquent l'usage quasi exclusif de ces territoires, comme s'ils les avaient achetés. Les projets immobiliers dans les zecs ne font pas que repousser la grande faune par leur simple présence, ce qui est contraire à l'objectif premier des zecs, ils constituent aussi des formes d'accaparement du territoire, des formes de privatisation contraires à leur objectif d'accès démocratique, le deuxième de leur charte. Prétendre, comme le fait la mairesse de Saint-Damien dans un document sur «l'ouverture de nouveaux espaces de villégiature en terres publiques», que son projet vise à donner plus d'accès au territoire relève de la démagogie: c'est un projet de privatisation d'un territoire public, qui a heureusement été dénoncé à l'unanimité par l'assemblée générale de cette zec.

La fédération des gestionnaires de zec vient de prendre position sur ce nouveau front en précisant qu'elle «prendra tous les moyens à sa disposition pour faire échec à ce projet». Cela s'impose d'autant plus que plusieurs zecs, qui avaient prévu de classer certaines parties de leur territoire à des fins de récréation et de villégiature pour pouvoir louer quelques chalets, ont ouvert sans y penser la porte aux promoteurs, un danger que personne n'avait vu venir et qui doit être conjuré.

Mais la fédération devra s'équiper en vue d'une bataille encore plus difficile contre certains petits barons des régions, qui confondent exploitation durable de la forêt et privatisation, accaparement et monopolisation de la faune. En effet, dans l'Outaouais, les gestionnaires de la forêt de l'Aigle viennent de s'associer à la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau, la Chambre de commerce et d'autres organismes locaux pour revendiquer le droit d'exploiter non seulement la forêt mais toutes les ressources qu'elle contient, i.e. principalement la faune. On vise à rentabiliser davantage les opérations forestières, mais tout ceci a pour résultat de transformer les zecs du territoire en pourvoiries qui deviendraient vite de petits clubs charmants pour édiles locaux.

Les métayers du Bas-Saint-Laurent, qui opèrent sur un territoire strictement privé, font la même chose et exploitent chacun leur territoire à leur profit. Mais il ne s'agit pas de territoires publics. Les projets de forêt habitée, qui pourraient avoir cours sur des territoires publics intramunicipaux, revendiquent dans certains cas le même privilège. Le résultat est encore le même et ressemble au système autrichien: privatisation de la gestion des ressources et réduction de l'accès aux forêts pour les chasseurs et les pêcheurs, qui devraient éventuellement payer pour pratiquer ces activités là où c'est gratuit à l'heure actuelle. Cette diminution de l'accès aux forêts publiques, lots intramunicipaux ou zecs actuelles, doit être combattue dès maintenant, avant que la brèche ne soit ouverte par de dangereux précédents. La Fédération québécoise de la faune (FQF), qui représente les 750 000 chasseurs et les 1,3 million de pêcheurs du Québec, doit ouvrir ce dossier et défendre d'arrache-pied les principes ici menacés par ce retour sous de nouveaux atours des bons vieux privilèges liés à l'épaisseur du portefeuille.

Mon défunt ami Réjean Hatin, qui a présidé la zec Petawaga pendant des années, avait présenté, lors d'un congrès du Parti québécois au début des années 70, la résolution qui devait déboucher sur le «déclubage» du Québec, en 1978. Le gouvernement Charest devrait récuser de façon lapidaire ces nouvelles formes de privatisation au risque de devenir la cible d'une bataille qui prendra la grande voie politique. Aux forestiers qui veulent devenir des pourvoyeurs, les zecs devraient répliquer en réclamant de pouvoir créer des sociétés qui monopoliseraient sur leur territoire la coupe forestière en fonction des besoins de la faune tout en augmentant enfin leurs revenus. Cela conférerait au système actuel une cohérence qu'il n'a pas et qui va beaucoup plus dans le sens de la gestion écosystémique préconisée par le rapport Coulombe.
- Lecture: Les Champignons sauvages du Québec, par Matthieu Sicard et Yves Lamoureux, nouvelle édition revue et augmentée, Fides, 365 pages. Un incontournable dont le succès ne se dément pas, avec une dizaine de nouveaux champignons, des photos fort explicites et, en prime, des recettes. L'achat n'inclut pas le GPS pour léguer ses talles secrètes aux héritiers...

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1 commentaire
  • Benoit Michaud - Inscrit 9 juin 2005 01 h 21

    Un regard obtu à l'image d'un manque de vision local

    N'y aurait-il pas lieu de réclamer un dialogue ouvert entre les différents acteurs locaux et régionaux sur ce qui risque de porter ombrage aux tentatives de rapprochement en cours entre les utilisateurs du territoire publique dans la Matawinie?

    Il y a là en mon sens une bombe à retardement que même certains élus ne voient pas pendre au bout de leur nez. Que d'ignorance de la classe politique actuelle sur l'histoire récente qui a permis de créer les ZECS. Si nous savions comme citoyens responsables transmettre et reconnaître les valeurs profondes qui soutiennent les raisons pour lesquelles elles ont été mis sur pied, la MRC de Matawinie ne se permettrait pas de donner son appui à cette menace de privatisation.

    Il est grand temps que les tenants des ZECS sortent l'artillerie lourde pour éviter ce dérapage. Mais plus encore et sur un horizon plus vaste, voici une excellente occasion de redonner un sens commun au respect du territoire publique. Par des ateliers d'éducation dans nos écoles ou autres tribunes portant sur les valeurs forestières et fauniques pris dans leur ensemble, on favoriserait une meilleure compréhension et perception de ce que les territoires publiques signifient et suggèrent aux québécois afin qu'ils en soient plus fiers à l'avenir.

    Le regroupement de ZECS de Lanaudière devrait s'associer aux autres partenaires utilisateurs du territoire publique pour mousser une telle initative. En interpellant par exemple l'association forestière régionale, de par sa mission éducative, on pourrait porter ce sentiment d'appartenance au secteur publique jusque dans les chaumières. Ainsi de telles tractations en faveur d'une privatisation limitant l'accès aux plus belles et accessibles portions de territoire seront souhaitons-le un jour perçues d'entrée de jeu coome étant socialement irrecevables.

    Benoit Michaud, technicien forestier