Post-mortem

C'est fait: le traité constitutionnel européen est mort ou pas beaucoup mieux que mort. En tout cas, l'électroencéphalogramme est plat. Certes, Bruxelles n'annoncera pas le décès du patient de cette façon. On maintiendra peut-être la respiration artificielle un certain temps encore, histoire de ménager les proches. Il y aura des figures de style, des circonlocutions et surtout beaucoup de discours technocratiques, mais cela revient au même.

Il n'y a pas un éditorialiste ni un homme politique sérieux à Paris qui pense qu'on fera de nouveau voter les Français et les Néerlandais sur ce traité après leur non massif et définitif. Contrairement à ce qu'ont cru 68 % des Français qui ont voté non, personne n'imagine qu'il sera possible de renégocier substantiellement ce traité avant de longues années, surtout que les Néerlandais et les Français ont voté non pour des raisons parfois différentes. On trouvera évidemment une façon polie de dire ces choses, mais cela reviendra au même.

Hier à Bruxelles, on tentait surtout de parer au plus pressé et d'empêcher la débandade. Il s'agissait d'empêcher les Britanniques et les Danois de suspendre leur processus de ratification avant que le sommet européen des 16 et 17 juin ne se soit réuni. Bref, il s'agissait de conserver un semblant d'unité et de cohésion.

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Nous assistons probablement à la fin d'une époque et d'une utopie.

L'époque, c'était celle de la construction européenne à marche forcée. En un peu plus de deux décennies, l'Union européenne aura vu le nombre de ses membres passer à 15, 25 et bientôt 27. C'est un scénario que les Européens de l'Ouest n'avaient pas choisi. La chute du mur de Berlin a imposé cet effort qui n'était guère au goût des peuples, comme l'a amplement montré la peur des «plombiers polonais» en France et de la Turquie aux Pays-Bas. On savait cette crainte ancrée à droite, mais elle existe aussi à gauche: selon un sondage de l'Institut Louis Harris, 41,8 % des Français de gauche qui ont voté non au traité constitutionnel considèrent qu'il y a «trop d'étrangers en France». Il ne s'agit pas de traiter ces électeurs de racistes et de xénophobes, comme certains ont commencé à le faire, mais de constater qu'en France et aux Pays-Bas, le non a été largement motivé par la peur de l'étranger.

Le double non de cette semaine vient dire à l'Europe qu'elle a amplement de quoi s'occuper, qu'elle devra faire une pause et consacrer le temps nécessaire à digérer cet élargissement. L'Union européenne n'est pas morte pour autant. Elle est simplement ramenée à sa réalité première. Ceux qui se souviennent que l'objectif essentiel de l'Union européenne a toujours été de prévenir la guerre ne pourront d'ailleurs que se réjouir. C'est finalement mission accomplie.

L'utopie, c'est celle de l'Europe politique, l'Europe «puissance» pour les uns ou «sociale» pour les autres. Le traité constitutionnel représentait un tout petit pas dans cette direction dans la mesure où il permettait à l'Europe de se donner une charte des droits, un président et un ministre des Affaires étrangères. Réformes d'ailleurs largement inspirées par la France. Le pas était surtout symbolique. L'adoption d'une constitution pouvait donner un peu plus de légitimité afin de parler d'une seule voix face aux États-Unis.

Voilà donc l'Europe ramenée à la dure réalité, celle de son union économique et monétaire. Pendant que les politiques rêvaient d'ambassades et de sommets politiques, les peuples, eux, savaient que si l'Union européenne n'est pas capable de susciter la croissance et l'emploi, elle ne vaut pas l'encre avec laquelle son projet de traité a été écrit. Back to the basics: tel sera probablement le mot d'ordre des leaders européens à leur prochain sommet. Parions que les trois priorités de cette Europe qui sera bientôt dirigée par Tony Blair seront l'économie, l'économie et l'économie.

En France, ceux qui ont voté non en évoquant cette grande idée appelée «Europe sociale» en seront quittes pour remballer leur projet et se contenter de quelques manifestations dans les rues. Ils en ont l'habitude. Ce sont eux qui, en 2002, avaient fait exploser l'élection présidentielle, permis au Front national de se hisser au second tour et fait élire Jacques Chirac avec une majorité de type soviétique. Vu du strict point de vue français, le référendum de dimanche dernier n'est que la répétition de l'élection présidentielle kidnappée de 2002.

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Ce qui s'est passé cette semaine fait penser à l'épisode mal connu de la Communauté européenne de défense (CED). En 1954, avant même le traité de Rome qui devait lancer le marché commun, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg avaient conçu le projet de construire l'Europe en commençant par la défense. Il s'agissait de se donner une armée commune. Le projet est mort à l'Assemblée nationale française sous les coups des gaullistes et des communistes, une alliance qui fait étrangement penser à celle des «souverainistes» et de l'extrême gauche qui vient d'enterrer le traité constitutionnel. Les gaullistes avaient de bonnes raisons de s'opposer au réarmement de l'Allemagne dix ans seulement après la guerre. Les communistes suivaient comme d'habitude les ordres de Moscou.

Mais il faut surtout retenir que l'occasion ne s'est jamais représentée, qu'il n'y a toujours pas de défense européenne et que la sécurité de l'Europe est encore aujourd'hui entre les mains de l'OTAN.

Les Québécois qui ont connu les épisodes malheureux du Lac-Meech et de Charlottetown savent que l'histoire ne repasse jamais les plats.

crioux@ledevoir.com

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