Hors-jeu: Ça parle au diable

Que signifie un nom? Quel est le poids d'un mot? Je suis heureux que vous posiez la question, surtout que vous le faites dans une perspective sportive. Un nom ne signifie rien, mais il y a des gens qui croient qu'il est possible de semer la terreur ou, à tout le moins, d'intimider l'adversaire en se donnant une appellation chargée de potentiel de rififi. Pour s'en convaincre, suffit de regarder les noms que se donnent les équipes postmodernes: de la tempête, de l'animal méchant, de l'agressif, du faisez-les souffert.

Ce n'est pas comme dans le temps, messieurs dames. Dans le temps, on faisait dans l'originalité. On compulse les pages de l'histoire du baseball pour s'amuser? On y trouvera les Beaneaters de Boston. Bon, d'accord, c'est un très mauvais exemple. Une formation qui se présente comme étant formée d'amateurs de fèves au lard mijotées à point dans la mélasse, cela a de quoi effaroucher l'ennemi. Ce qui les a bien servis de 1883 à 1906 puisqu'ils sont devenus ultérieurement les Braves d'Atlanta qui gagnent tout le temps.

De meilleures illustrations: les Bridegrooms de Brooklyn, les Superbas de Brooklyn, les Clowns d'Indianapolis, les Orphans de Chicago, les Remnants de Chicago, les Infants de Cleveland, le Pepper de Newark, les Spiders de Cleveland, les Apostles de St. Paul. Vous imaginez ça aujourd'hui? Bon bien nous, on va s'appeler les Clowns, et gare à quiconque se plante dans notre chemin. Tremble, microbe!

(Parenthèse: quand mononcle Rogatien était beaucoup plus jeune, il jouait dans une équipe de balle pee-wee qui s'appelait les Apollos. Ça n'a rien à voir, mais mononcle Rogatien a profité de son séjour chez les Apollos pour se rendre compte de ce qu'un espoir de carrière dans les ligues majeures devrait être abandonné au profit de l'actuariat, de l'immobilier ou de la haute couture.)

Un nom ne signifie rien. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bill Shakespeare soi-même en personne, si bien sûr il a vraiment existé. Ce qui nous permet d'observer une petite pause à teneur appréciable en culture en citant un extrait choisi de Romeo and Juliet, l'histoire d'un couple qui a un problème de gestion de couple à cause des beaux-parents et qui finit plutôt mal, bien que l'amour soit plus fort que la police, qu'on ne puisse pas empêcher un coeur d'aimer et qu'il ne s'agisse pas de se regarder l'un l'autre mais de zyeuter ensemble dans la même direction.

Donc: «'Tis but thy name that is my enemy. / Though art thyself, though not a Montague. / What's Montague? It is nor hand, nor foot, / Nor arm, nor face, nor any other part / Belonging to a man. O, be some other name! / What's in a name? That which we call a rose / By any other name would smell as sweet. / So Romeo would, were he not Romeo call'd, / Retain that dear perfection which he owes / Without that title. Romeo, doff thy name; / And for that name, which is no part of thee, /Take all myself.»

Voilà qui foufoune dans le tableau de bord, n'est-ce point? En résumé: le végétal symbole du Parti socialiste français, même si on le désignait sous le terme «camembert passé date», serait odoriférant pareil, aussi est-il absurde que nous ne puissions consommer notre désir mutuel et réciproque, mon Méo; que ne te nommes-tu Rogatien, bondance?

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Cela étant, il faut en venir au noeud du sujet, à savoir: le mois prochain, un membre de l'assemblée législative de l'État du New Jersey déposera une motion visant à obliger les Devils du New Jersey à changer de nom.

Et vous qui pensiez que vous aviez du temps à perdre.

Puisqu'un nom ne signifie rien, le gars, ô ironie, s'appelle Craig Stanley et, en plus d'être un élu du peuple, il est un diacre baptiste qui n'aime pas voir le diable ainsi exposé, voire encouragé. «Nous vivons à une époque où le symbolisme est important», a-t-il déclaré, faisant notamment référence aux cornes et à la queue fourchue qui ornent le logo des Devils. La circonscription que représente le monsieur comprend une portion de la ville de Newark, où l'équipe doit emménager dans un nouvel amphithéâtre en 2007 après plus de 20 ans à East Rutherford.

En réponse, les Devils ont fait savoir que, pour l'essentiel, M. Stanley pouvait aller chez eux.

On notera par ailleurs qu'il y a ici profonde méconnaissance des faits. Les Devils ne sont pas ainsi nommés en un macabre hommage à l'ange déchu mais en référence à une bête mythique qui hanterait les recoins sombres du sud du New Jersey. Une ténébreuse histoire de femme dont le mari prenait de la boisson et ne s'occupait pas de leurs 12 enfants et qui, enceinte d'un treizième en 1735, aurait dit: «Que celui-ci soit le diable.» Et peu après sa naissance, le rejeton devint un cheval avec des ailes de chauve-souris et tout le bataclan. (On s'informe et voit des croquis à www.weirdnj.com, où on clique sur «Quick Links» et choisit «The Jersey Devil». On essaie de ne pas trop frissonner ni d'abandonner ses projets de vacances à Cape May.)

Non mais s'en passe-t-il des affaires, oui ou oui?

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Ailleurs dans l'actualité luciférienne, vous ne me croirez pas encore une fois, mais allez, je commence à m'y faire. À l'intérieur du site Internet du réseau sportif ESPN, on trouve entre autres données fondamentales la fiche statistique de chacun des joueurs de la Ligue nationale de hockey. L'autre jour, n'ayant rien de particulier au programme, je me suis mis en frais d'apprendre toutes les statistiques de tous les joueurs par coeur, un exercice mnémonique dont vous pouvez vous gausser si vous voulez mais qui me relaxe presque autant qu'une séance de réflexologie administrée par un professionnel reconnu.

Or que constatai-je ébaubi en me promettant que je vous en glisserais mot à la première occasion pour vos dossiers?

Qu'avec un nom comme ça, Miroslav Satan, voilà quoi, l'ailier droit slovaque des Sabres de Buffalo, a sa fiche en page 666 du site. (Sceptiques? http://sports.espn.go.com/nhl/players/profile?statsld=0666.)

Rien est dans rien.

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