Ouf!

Dans un système électoral comme le nôtre, où le gagnant rafle tout, il n'arrive pas souvent que deux partis politiques aient des raisons de célébrer après que les voix ont été comptées. C'est particulièrement vrai ici, en Colombie-Britannique, où les capitalistes affrontent traditionnellement les socialistes en sachant que l'un ou l'autre des deux camps se réveillera avec une gueule de bois qui, ils le savent tous, ira en s'aggravant au cours des quatre années suivantes.

Les élections de mai 2005 ont été une exception. Les libéraux du premier ministre Gordon Campbell formeront un gouvernement majoritaire solide alors que c'est la deuxième fois en 22 ans qu'un premier ministre est réélu. De l'autre côté, la chef néo-démocrate, Carole James, a su en seulement quatre ans tirer son parti de la torpeur qui avait failli l'achever, un exploit que les héritiers de Bob Rae n'ont pas encore réussi à accomplir en Ontario.

Cette liesse n'a pas été partagée par tout le monde. En dépit de l'intérêt des médias, les verts n'ont même pas réussi à élire un seul député, et leur chef, Adriane Carr, a terminé troisième dans sa circonscription. Même à l'intérieur des deux grandes formations, quelques regrets ont pointé. Les libéraux ont perdu plus de 30 sièges tandis que le NPD s'est fait confiner sur les bancs de l'opposition pour quatre années de plus.

Naturellement, ceux qui avaient préconisé un nouvel système électoral — le vote unique transférable (VUT) — ont fini la soirée dans l'amertume après avoir failli gagner le référendum.

J'ai passé la soirée électorale dans les studios du réseau CTV en compagnie de l'ancien premier ministre Dave Barrett. Quand nous avons entendu les premières prédictions selon lesquelles le VUT ne passerait pas, M. Barrett — un néo-démocrate — et moi — un ancien fonctionnaire qui avait conseillé ses adversaires politiques — nous sommes serré la main sous le pupitre.

Presque immédiatement, les mauvais perdants ont commencé à insister pour que le VUT soit mis en application en dépit de sa déconfiture au référendum. Un porte-parole du groupe de Britanno-Colombiens qui ont conçu cette proposition dans le cadre du forum dit «Assemblée des citoyens» — un forum somme toute peu représentatif — a même argué que «50 % plus une voix est suffisant pour briser le Canada» en dépit du jugement rendu par la Cour suprême.

Un autre porte-parole du oui, Bruce Hallsor, qui avait été candidat allianciste en 2000, a prétendu que le seuil de 60 % que le gouvernement avait exigé était un «seuil artificiel». Cet argument a été adopté par l'animateur de radio Rafe Mair, qui se vante depuis 1992 d'avoir tué l'accord de Charlottetown en Colombie-Britannique.

Bien que ses auditoires ne soient plus ce qu'ils ont déjà été, il est encore trop tôt pour que ceux qui, comme moi, préfèrent le système parlementaire au modèle américain puissent célébrer. Certes, ceux qui rejettent les résultats du référendum ne sont pas disposés à renoncer à leur lutte.

Qui sont ces personnes? Le oui a attiré l'appui d'anciens politiciens comme M. Hallsor, M. Mair et, à l'extérieur la province, de l'ancien chef réformiste Preston Manning. Bien qu'on ait accordé au camp du oui le statut de camp le plus faible, il a été mieux organisé et a dépensé plus d'argent en publicité.

Le non a été favorisé par deux anciens premiers ministres, Dave Barrett et Bill Bennett. Leur succès politique leur avait donné, à l'instar de ceux qui avaient travaillé étroitement avec eux, une expérience directe de la difficulté de gouverner et d'imposer des changements durables dans cette province.

Le oui a également attiré des idéologues de gauche et de droite qui rejettent le principe selon lequel des compromis sont nécessaires dans un système à deux partis et qui préfèrent le système irlandais de VUT, où un parti qui a l'appui de 5 % de la population détient la balance du pouvoir à l'assemblée législative.

Bien que quelques-uns des avocats qui défendent le VUT affirment que «la majorité a approuvé le système proposé» (il est vrai que 57 % d'électeurs ont voté oui), seulement un tiers des électeurs britanno-colombiens ont voté en sa faveur, et des sondages ont montré que la plupart des gens auraient mal compris le système proposé. Ainsi, les 79 députés qui arriveront bientôt à Victoria ne sont pas légalement, moralement ou politiquement obligés d'adopter le VUT, une proposition radicale qui aurait facilement pu rendre notre province ingouvernable.

Le plus grand quotidien de la province, le Vancouver Sun, a appuyé le VUT et conseillé à ses lecteurs de regarder comment fonctionne le Parlement à Ottawa pour avoir une idée de la façon dont ce système fonctionnerait à Victoria. En contraste au désordre qui règne au Parlement fédéral, notre système électoral actuel a donné les meilleurs résultats possibles: un gouvernement majoritaire qui devra tenir compte d'une opposition forte et modérée, qui pourrait bien le remplacer d'ici quatre ans.

Aucun doute, le système actuel peut être amélioré. Cependant, notre bonne fortune veut que les députés de la Colombie-Britannique auront maintenant une occasion d'évaluer l'expérience des autres provinces, comme le Québec et l'Ontario (qui projettent d'établir leur propre assemblée des citoyens), avant que nous reprenions à nouveau la route de la réforme électorale.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca

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