Non au sport qui tue

Je serai, d'emblée, bien clair: je considère le dopage sportif comme immoral, dangereux et antihumaniste. Aussi, je considère ceux qui le relativisent comme des inconscients qui encouragent le vice, la tricherie et le mépris de l'être humain. Le sport — sa pratique et son spectacle — devrait libérer, faire mieux vivre et faire évoluer. Quand il enchaîne, aliène, rend malade et s'abîme dans le désir de victoire à tout prix, il trahit radicalement son propre esprit et mérite notre mépris.

Le dopage sportif, bien sûr, est plus un effet qu'une cause de cette dérive. Il n'empêche que, pour se rendre à la racine du problème — le détournement de la finalité du sport —, il faut aussi s'en prendre à l'un de ses symptômes les plus criants et les plus ravageurs: le dopage. Le goût de la victoire sportive n'est pas un mal en soi; il en devient un quand plus rien — ni la morale ni l'intégrité physique — ne le limite. En ce sens, sanctionner les tricheurs et ceux qui les encouragent, aussi nombreux soient-ils, c'est faire oeuvre humaniste, en rappelant que tout n'est pas permis, et se donner les moyens de contester le caractère vicieux d'une fin qui incite à recourir à ce moyen.

Ce cri du coeur, celui d'un passionné de sport, m'est inspiré par la lecture des Mémoires d'un dur à cuire, le saisissant ouvrage du journaliste Mathias Brunet, qui raconte le triste parcours du hockeyeur Dave Morissette. Rythmé et efficace en diable, ce témoignage a le mérite de relancer le débat sur le dopage sportif que plusieurs refusent d'aborder de front.

Sylvain Lake

Le sprinter Sylvain Lake, en 1989, dans son dérangeant Cauchemar olympique (Éditions de l'Homme), dénonçait déjà le fléau du dopage dans le sport amateur: «Ce mal, c'est un cancer et ce cancer, c'est le désir de vaincre à tout prix. Son effet, ce sont les drogues.» Les coupables? Les gouvernements qui imposent des normes trop élevées, les fédérations sportives qui ferment les yeux, les entraîneurs, les médecins, les commanditaires, les médias, les athlètes et le public «qui n'adule que les premiers, et qui ignore les efforts des autres»! Quelques années plus tard, Lake, pour des raisons demeurées inconnues, s'enlevait la vie.

En 2004, dans Halte aux jeux! (Éd. Stock), le généticien Albert Jacquard revenait à la charge en dénonçant ce qu'il appelait «les moyens de la victoire»: «La possibilité d'une manipulation de l'organisme transformant les athlètes en machines à gagner risque d'aboutir à une désacralisation de l'humain.» Sa solution — oublier la compétition — pêchait toutefois par irréalisme.

Malgré ces critiques retentissantes et répétées, le problème demeure et certains tentent même de le relativiser. N'entend-on pas des esprits qui se croient lucides suggérer qu'il faudrait passer à autre chose puisque le dopage, de toute façon, est généralisé et ne relève pas que du monde du sport? Le sociologue Michel Caillat, dans son lumineux essai intitulé Le Sport (2002, Éd. Le Cavalier bleu, collection «Idées reçues»), réplique: «Il est aisé de répondre qu'entre un étudiant qui absorbe des comprimés pour travailler assis sur une chaise, et un champion, présenté comme un modèle, qui se gonfle artificiellement pour gravir les plus hauts cols, les données et les risques ne sont pas du même ordre.» Il cite, plus loin, le docteur Noret: «Hier, en utilisant des amphétamines, les athlètes manipulaient des pistolets. Aujourd'hui, ils arment la bombe à neutrons. Dans leur direction hélas!»

La misère d'un milieu

L'histoire de Dave Morissette, intensément racontée par la plume de Mathias Brunet, illustre toute la misère humaine qui se cache derrière quelques coups d'éclat sportifs. Cette histoire, c'est celle d'un enfant talentueux de milieu ordinaire dans lequel des parents ordinaires investissent leurs maigres avoirs; celle d'un adolescent forcé de se battre sur la glace pour s'imposer, malgré l'angoisse qui l'étreint chaque fois; celle d'un jeune homme prêt à tout, c'est-à-dire au dopage intensif, pour atteindre le seul horizon qui lui reste: la Ligue nationale de hockey.

On n'a pas idée, avant d'avoir lu ce livre, de la misère d'un milieu qui fait figure de monde de rêve lorsqu'il est vu de l'extérieur. Dans les rangs juniors, l'alcool et le pot font des ravages. Dans les rangs seniors, les recalés de la LNH, transférés d'une ville à l'autre selon les caprices des dirigeants, sont prêts à toutes les bassesses — se battre, se blesser, se droguer — pour atteindre ou retourner au sommet.

Annuellement pompé aux stéroïdes, quotidiennement abonné aux stimulants, Morissette, repêché par Washington en 1991, finira par aboutir dans le giron du Canadien en 1998. Son calvaire des ligues mineures, toutefois, est loin d'être terminé puisqu'il ne jouera que onze matchs dans l'uniforme du grand club de 1998 à 2000. À 28 ans, malade (multiples commotions cérébrales, blessures innombrables, maux d'estomac, dépendance aux stimulants), il se retrouve fini et déprimé. Une histoire pathétique qui aurait pu tourner encore plus mal quand on pense au sort de certains des collègues de Morissette, morts de problèmes cardiaques à 29 ou 31 ans.

Et tout ça pourquoi? Pour faire partie d'un univers où avoir de la classe signifie parler d'argent et d'actions en Bourse et où avoir de la culture générale veut dire connaître les bons vins et les cigares de qualité. «J'avais vraiment l'impression d'arriver dans le grand monde», se souvient un Morissette impressionné, en évoquant ses premiers contacts avec les joueurs de la LNH. Le désert culturel comme horizon et comme modèle! Une vraie pitié! Dans Le Cauchemar olympique, Sylvain Lake, franchement dégrisé, lui, racontait avoir découvert, au sommet de l'athlétisme, le même vide, paré du même toc tape-à-l'oeil: «On se pâme souvent pour bien peu. Courir le 100 m en 9,79 secondes, c'est bien beau, mais quand le gars a de la difficulté à différencier une pomme d'une orange, il y a quelque chose de gênant à s'en faire une idole!»

On constate toute la puissance d'aliénation du sport dévoyé quand Morissette, physiquement ravagé, persiste à affirmer: «[...] je dois tout à mon sport. Ça a été mon école de vie. Malgré mes erreurs, j'y ai appris la discipline, la ténacité, la loyauté, et ça m'a fait voir du pays, rencontrer des gens intéressants.» Encore la pompe à illusions, comme s'il se sentait coupable d'avoir mis la misère à nu. L'essentiel de son témoignage, pourtant, plus que salutaire, laisse plutôt entendre ceci: si c'est ça, le sport, il vaudrait mieux laisser faire. Or nous ne laisserons pas faire parce que rien ne nous condamne à abandonner le sport aux barbares.

louiscornellier@parroinfo.net

Mémoires d'un dur à cuire

Les dessous de la LNH

Mathias Brunet

Les Intouchables

Montréal, 2005, 184 pages