Les cauchemars de M. Le Hir

L'ancien ministre délégué à la Restructuration dans le gouvernement Parizeau, Richard Le Hir, n'en pouvait plus. «Il faut que le cauchemar arrête», a-t-il déclaré à La Presse, qui lui a accordé toute une page pour s'épancher.

À l'en croire, ce sont les révélations de la commission Gomery et la publication de la nouvelle étude péquiste sur les finances d'un Québec souverain qui l'auraient incité à soulager sa conscience d'un poids devenu intolérable. Ou peut-être était-ce un trop plein d'amertume.

Il y a là une certaine ironie, compte tenu de son rôle dans la campagne référendaire de 1995. En prêtant flanc à des accusations de favoritisme dans l'attribution des contrats pour la réalisation des études auxquelles son nom demeure attaché, M. Le Hir avait complètement saboté le début de campagne du OUI. Il a finalement été blanchi, mais le mal était fait.

Encore aujourd'hui, les raisons qui avaient amené Jacques Parizeau à recruter ce gaffeur impénitent, malgré les nombreuses mises en garde qu'il avait reçues, et, pire encore, à lui confier un ministère demeurent un mystère.

Remarquez, la lecture de son texte est assez divertissante. Je n'ai aucun mal à imaginer le visage de l'ancien premier ministre «prendre une teinte de plus en plus cramoisie» en entendant sa brillante recrue comparer aux méthodes du ministre de la Propagande du IIIe Reich, Joseph Goebbels, une étude à caractère psychanalytique que le PQ avait commandée dix ans plus tôt à un sociologue, aujourd'hui décédé.

L'existence de cette étude, effectuée sur recommandation de Jean-Pierre Charbonneau, n'avait rien de secret. Parmi les députés péquistes, l'obsession de leur collègue de Borduas pour la «démocratie participative» qu'elle préconisait était même un objet de moquerie.

Dans ses nombreuses interventions dans les médias, M. Charbonneau revient régulièrement sur la nécessité de multiplier les forums publics qui permettraient à la population d'exprimer publiquement ses aspirations et les craintes que lui inspire le projet souverainiste.

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S'il est exact que l'auteur de l'étude s'est faussement présenté comme un réalisateur de film auprès des groupes témoins qu'il a constitués, cela constitue certainement un manque d'éthique regrettable, mais j'ai du mal à voir ce qu'il y a de si épouvantable dans cette idée de «psychothérapie collective» qui a atterré M. Le Hir.

Des années auparavant, Camille Laurin avait utilisé la même expression. C'était devenu un lieu commun de dire qu'il voulait coucher le Québec tout entier sur son divan de psychiatre pour le libérer de ses peurs.

Telle que résumée par M. Le Hir, l'étude commandée par le PQ recommandait de créer des «lieux de parole» où les Québécois auraient pu «extérioriser et apprivoiser leurs frayeurs en prenant peu à peu conscience de leur caractère excessif au contact des témoignages de ceux qui n'avaient pas peur et entrevoyaient l'indépendance avec sérénité».

Où est le scandale? À ce que je sache, il n'était pas question de forcer qui que ce soit à participer à ces assemblées. La comparaison avec la propagande nazie que fait M. Le Hir est une véritable insulte à l'intelligence. Le pauvre homme délire.

Durant la campagne référendaire de 1980, le camp fédéraliste s'était employé avec beaucoup de succès à alimenter les craintes que suscitait la souveraineté. Est-il si étonnant que le PQ ait réfléchi aux moyens de les apaiser?

Les commissions régionales sur la souveraineté créées par le gouvernement Parizeau étaient précisément de ces «lieux de parole» où les Québécois sont venus exprimer leurs inquiétudes. C'est pour y répondre qu'il a accepté d'inclure dans la question référendaire de 1995 une offre de partenariat auquel il ne croyait pas lui-même.

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Les allégations de M. Le Hir au sujet des «scrutateurs de choc», qui auraient été recrutés dans les syndicats dans le but de nuire au vote du NON dans les circonscriptions de l'Ouest-de-l'Île, sont infiniment plus sérieuses.

Malgré les protestations indignées du PQ, elles contiennent peut-être une part de vérité. À la suggestion de Monique Simard, M. Parizeau s'était laissé convaincre de confier l'organisation du OUI à un permanent de la CSN, Normand Brouillette, qui était l'adjoint de M. Larose. C'est seulement un mois avant le référendum qu'il avait été écarté, manifestement dépassé par les événements. Où ce syndicaliste pouvait-il avoir le réflexe de chercher des scrutateurs, sinon dans sa propre cour?

Il est certain que la soudaine floraison de nouveaux citoyens canadiens destinés à gonfler le vote du NON enrageait le camp souverainiste. Après avoir vu la liste électorale s'allonger de 16 % à Westmount, entre les élections de septembre 1994 et le référendum d'octobre 1995, c'était tout à fait compréhensible.

De là à affirmer qu'il y avait une stratégie pour faire annuler le plus grand nombre possible de bulletins favorables au NON, c'est une autre affaire. L'enquête menée dans une trentaine de circonscriptions par le Directeur général des élections, sous la supervision de l'ancien juge en chef de la Cour supérieure, Alan B. Gold, avait bien permis de constater qu'un certain nombre de bulletins avaient été rejetés «de façon manifestement déraisonnable», mais la thèse d'une fraude organisée avait été écartée.

Il est très difficile de concevoir qu'une telle chose ait pu être discutée à l'occasion d'une réunion du caucus des députés, comme le soutient M. Le Hir. Peu importe le parti, il y a dans ces réunions des gens beaucoup trop bavards. La chose se serait probablement ébruitée dans les vingt-quatre heures.

Dix ans plus tard, les deux camps demeurent également convaincus que l'autre a triché et qu'il essaiera encore de tricher la prochaine fois. S'il doit y avoir un autre référendum, il faudrait trouver un moyen d'éviter de sombrer dans la paranoïa.

Plusieurs ont souri la première fois que Bernard Landry a proposé de faire appel à des observateurs internationaux. On a échangé des blagues sur les républiques de bananes, incapables de se policer elles-mêmes. À la réflexion, l'idée n'est pas mauvaise. Au congrès de juin, elle va même être inscrite officiellement dans le programme du PQ. Cela permettra peut-être à M. Le Hir de mieux dormir.

mdavid@ledevoir.com