Médias: De Montréal à Pékin, la terre rapetisse

Au lendemain du 11 septembre 2001, on a eu l'impression que certains médias découvraient que le reste du monde existait. À l'époque, un patron de TVA décidait même d'abandonner une émission d'humour prévue à l'heure du souper pour développer un magazine d'information à 17h, prenant acte de la soif des téléspectateurs de mieux comprendre leur monde agité.

Vendredi dernier j'étais donc plutôt optimiste en me rendant à l'Université de Montréal, où le Certificat en journalisme et le Prix Lizette-Gervais organisaient un débat de deux heures (devant une salle pleine malgré le beau temps printanier, en plein après-midi) sur le thème suivant: «Actualité internationale: le public est-il bien servi?»

Après tout, on a l'impression de n'avoir jamais eu autant accès aux informations internationales, à la télévision et sur Internet. Les réalités internationales font régulièrement la une du magazine L'actualité. Depuis un an ou deux La Presse multiplie les reportages à l'étranger. Même Le Journal de Montréal envoie de temps en temps des journalistes dans d'autres pays!

Pourtant, pourtant... les participants à ce débat, de vieux routiers de la couverture journalistique internationale, se sont montrés fort critiques.

Richard Latendresse, par exemple, est affecté à la couverture internationale pour TVA depuis une quinzaine d'années. Non, le public n'est pas bien servi, affirme-t-il d'emblée. Mais au moins on essaie de le servir, alors qu'il y a 15 ans l'international était une vue de l'esprit chez la grande chaîne privée.

Le journaliste n'est pas amer. Plutôt réaliste, pourrait-on dire. Dans une chaîne privée comme TVA, explique-t-il, les informations internationales sont en concurrence avec beaucoup d'autres choses: la couverture locale fort prisée des téléspectateurs, la concurrence des chaînes d'information continue, et puis les investissements financiers consentis aux nouvelles technologies plutôt qu'aux reportages à l'étranger. «Pour justifier un reportage international, la chaîne va toujours se demander "est-ce que c'est payant?", explique-t-il. Pas nécessairement au plan financier, mais plutôt si cela fera rayonner TVA, si on parlera de nous dans les journaux.»

Le public est mal servi parce c'est trop peu d'avoir un seul journaliste à intervenir en ondes sur des questions internationales, dit-il. Mais c'est mieux que rien...

Pour sa part, Radio-Canada a longtemps été le seul média au Québec à investir en information internationale.

Raymond Saint-Pierre, vieux routier de la couverture internationale, est tout aussi critique. Il explique qu'en 1980 l'arrivée de la vidéo, qui a mis fin au reportage sur film, a tout changé. C'était d'abord une libération: les reportages pouvaient être diffusés tout de suite, au lieu d'attendre qu'ils soient développés. «Lors de la guerre du Vietnam il y avait des reportages internationaux tous les jours à la télévision, explique-t-il, mais c'étaient des images tournées depuis une semaine. À l'époque, ça n'avait pas d'importance».

Sauf qu'avec l'arrivée de la vidéo arriva aussi l'instantanéité. «Avant, on avait le temps de fouiller, de vraiment traîner sur le terrain avant que les films soient prêts, dit-il. Puis, on s'est mis à avoir des demandes pour refaire les reportages le jour même, parce que la technique le permettait et que l'actualité évoluait. CNN est arrivée, la pression pour produire plus vite s'est accélérée, et nous sommes devenus des faiseurs de saucisses, passant plus de temps au téléphone avec Montréal pour fournir la télé et la radio sans arrêt que de vraiment aller sur le terrain.»

René Mailhot, analyste international pour la radio de Radio-Canada, déplore lui aussi que les journalistes n'aient plus le temps d'approfondir les réalités internationales, confinés à leurs chambre d'hôtel à l'étranger pour alimenter en continu le monstre médiatique.

Mais, en même temps, il constate que chemin parcouru. Dans les années 70, raconte-t-il, il avait rencontré pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec les patrons des grands journaux pour les sensibiliser à l'importance de l'information internationale. Les trois patrons de l'époque, Claude Ryan du Devoir, Roger Lemelin de La Presse et Pierre Péladeau du Journal de Montréal «nous avaient dit que ça n'intéressait personne».

Trente ans plus tard, ce qui a changé «c'est l'intérêt porté par les Québécois à l'information internationale», constate-t-il.

De plus en plus de jeunes s'y intéressent, parce que de plus en plus de jeunes voyagent et fréquentent l'université (comme les plus vieux d'ailleurs). La forte immigration, particulièrement à Montréal, contribue à nous ouvrir sur le monde, ainsi que la mondialisation, puisque des décisions prises en Inde ou en Chine ont maintenant des impacts réels sur la vie des citoyens de plusieurs municipalités. Sans parler de la fenêtre sur le monde que représente Internet.

Mais couvrir à l'étranger coûte cher, très cher, et en période de compressions, explique Raymond Saint-Pierre, c'est toujours plus facile de fermer un bureau à Mexico que de supprimer trois postes dans la salle des nouvelles, où les employés et les patrons se voient tous les jours.

Et tout le monde admet que la couverture internationale est trop souvent tributaire des grandes catastrophes. Mais faut-il vraiment se scandaliser? N'est-ce pas inhérent à la machine médiatique? En l'absence de catastrophe majeure, on ne peut pas dire non plus que les grands médias couvrent souvent la vie quotidienne à La Baie ou à Rivière-du-loup.

pcauchon@ledevoir.com