Perspectives - Les «psychopathes corporatifs»

L'idée est lancée. Ne serait-ce qu'à des fins de provocation. Si l'on dresse le profil psychologique des policiers ou des enseignants, pourquoi ne pas appliquer le même filtre à ces dirigeants à qui l'on confie la responsabilité de milliards de dollars et de milliers d'emplois?

L'idée vient du chercheur canadien Robert Hare, présenté hier dans une dépêche de la Presse canadienne comme étant une sommité mondiale en psychopathie. S'inspirant des scandales Enron et WorldCom, le professeur de l'université de Colombie-Britannique a fait défiler sur écran géant les photos de ces hauts dirigeants devenus les stars largement médiatisées de cette bulle financière de 1999-2000. Tous des psychopathes? Bon nombre répondrait au profil.

D'où son idée de soumettre ces personnes que l'on destine à occuper les hautes fonctions au sein d'une entreprise, ou ces candidats à qui l'on confie les milliards de dollars d'épargne des actionnaires et la responsabilité de milliers d'emplois, à l'exercice du profil psychologique. Car impossible de déceler toute déviance, latente ou réelle, à la lecture d'un curriculum vitae ou lors d'entrevues conventionnelles. Et le psychopathe moyen n'éprouve aucune difficulté à franchir avec succès les étapes du processus de sélection. Question d'illustrer les difficultés de la tâche, la grille d'analyse développée par Robert Hare renferme 90 points.

Profil type

Dans ses travaux, le chercheur a dressé un profil type du «psychopathe corporatif». Il a présenté l'essentiel du portrait hier, lors d'une allocution faite à Terre-Neuve devant des membres des différents corps policiers. Question d'ajouter à la provocation, les photos de ces ex-vedettes de la démesure et de ces grands responsables des malversations comptables défilaient, une à une, sur l'écran derrière lui. Des événements qui auraient pu être évités, croit-il, si ces hauts dirigeants avaient été soumis, au préalable, à une grille de dépistage des comportements psychotiques.

Quant au profil type? Il comprend un nombre de traits de personnalité qui se reflètent dans les relations qu'ils établissent avec autrui, dans leurs émotions et leur style de vie. Dépourvu de conscience sociale, leur vie émotive est caractérisée par des relations interpersonnelles réduites au minimum, par des comportements impulsifs et par une inflation du sens du moi. Toujours selon Robert Hare, les psychopathes sont le centre, la star de leur univers. Ce sont des individus de sang froid, insensibles, qui n'ont aucune préoccupation pour les pensées, les idées et les sentiments des autres. Ils n'éprouvent aucun sentiment de culpabilité ou de remords.

Environnement favorable

Un profil qui peut trouver un environnement favorable dans l'univers des grandes entreprises évoluant dans un contexte de forte concurrence, soutient-il. Ces dirigeants doivent prendre des décisions rapides, sans trop se préoccuper de l'impact potentiel de leurs décisions sur les individus. L'absence d'empathie dont ils font preuve les transforme en artistes des compressions budgétaires et des mises à pied. Restructuration, compression, acquisitions débridées... C'est là que les «psychopathes corporatifs» peuvent aisément s'infiltrer. Ils sont à leur mieux lorsque règne le chaos, lorsque les règles ne tiennent plus.

Robert Hare a voulu tout simplement provoquer. Car il est le premier à reconnaître que détecter cette déviance n'est pas chose aisée. Une opération qui n'est également pas sans comporter son lot d'imprécisions. Quant aux paramètres retenus et appliqués à l'univers des entreprises, il faut dire qu'ils tendent à devenir trop rapidement la norme chez un nombre élevé de dirigeants, appuyés par un nombre encore plus important d'actionnaires trop préoccupés par le rendement qu'ils obtiennent sur leur placement. Le rapport ne tient tout simplement pas lorsque cet échantillon est comparé à la population en général. Robert Hare estime que moins de 1 % de la population répond à la définition de psychopathe clinique.

Une explication caricaturale, donc, appliquée à ces événements ayant conduit au gonflement puis à l'éclatement de cette bulle financière. D'autant plus que, pour le spécialiste, le psychopathe aurait, semble-t-il, davantage tendance à exceller dans l'univers du droit et de la politique.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.