La méthode Mulcair

Si on la compare à la foire d'empoigne qu'est devenue la Chambre des communes, l'Assemblée nationale ressemble presque à un couvent. Malgré tout le coeur qu'on peut y mettre, le déséquilibre fiscal se prête moins à l'inflation verbale que le scandale des commandites.

La leader parlementaire de l'opposition péquiste, Diane Lemieux, a pimenté quelque peu les débats la semaine dernière en accusant le premier ministre Jean Charest d'avoir incité ses députés à «haïr» leurs vis-à-vis péquistes à l'époque où il était chef de l'opposition.

Elle a demandé à M. Charest si c'était la raison de son indulgence à l'égard du ministre responsable du Développement durable et de l'Environnement, Thomas Mulcair, dont elle réclame vainement la démission depuis que la Cour supérieure l'a reconnu coupable de diffamation pour avoir accusé sans fondement l'ancien ministre péquiste Yves Duhaime de trafic d'influence.

Pour justifier ses accusations, elle a fait état d'une chronique intitulée «La méthode Charest», que j'avais signée dans Le Soleil le 20 juin 1998. J'y rapportais les confidences de membres du caucus libéral qui avaient été estomaqués des propos que leur nouveau chef leur avait tenus à huis clos.

Il leur avait très clairement expliqué ce qu'il attendait d'eux: «Monique Gagnon-Tremblay est la femme d'État; vous autres, vous êtes la vendetta.» Il les avait également avertis qu'il voulait leur «voir la face» dans les bulletins de nouvelles. Autrement, cela ne valait même pas la peine de poser des questions à l'Assemblée nationale.

Il est vrai que l'opposition libérale manquait un peu de mordant à l'époque. Alors qu'il ne restait que quelques mois avant les élections, on ne peut pas vraiment reprocher à M. Charest d'avoir encouragé ses députés à plus d'agressivité envers leurs adversaires. De là à s'entendre dire qu'ils devaient apprendre à «les haïr», certains avaient trouvé qu'il dépassait les bornes.

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Remarquez, quelques-uns manifestaient déjà de belles dispositions. Le député de Chomedey était de ceux-là. Dès son élection, en 1994, la chasse aux sorcières péquistes est vite devenue une spécialité. Ses talents de tribun, peut-être hérités de son célèbre ancêtre, Honoré Mercier, conjugués avec une totale absence de scrupules, en ont fait la terreur des ministres péquistes.

C'est une de ses interventions à l'Assemblée nationale qui a jadis inspiré à André Pratte le titre de son livre, Le Syndrome de Pinocchio. Dans un entretien avec l'auteur, il avait exposé avec franchise sa perception, sinon sa conception, de la politique: «Malheureusement, d'une manière générale, le seul calcul c'est: est-ce que je vais me faire pogner? Sinon, les gens se sentent assez libres de manipuler les journalistes et de dire n'importe quoi.»

Même avant son entrée officielle en politique, M. Mulcair était passé maître dans l'art du n'importe quoi, comme en témoigne un jugement rendu par la Cour d'appel du Québec en 1994 dans une cause opposant l'Ordre des pharmaciens et la compagnie pharmaceutique Meditrust Pharmacy Services.

Le futur député y avait été invité à témoigner en sa qualité d'ancien président de l'Ordre des professions. Le juge n'avait vraiment pas été impressionné. «Je suis d'avis en effet que non seulement aucune importance ne doit être accordée à cet affidavit mais que, surtout, son contenu est absolument inadmissible selon toutes nos règles de preuves. Il me paraît être un fouillis d'argumentation, d'attestations par ouï-dire et de procès d'intention.»

Les termes que le juge André Denis, de la Cour supérieure, a utilisés dans le jugement de la cause opposant M. Mulcair à M. Duhaime sont du même ordre: «accusations sans fondement», «conduite malveillante et abusive», etc. C'est là une assez bonne description de ce qu'on pourrait appeler la méthode Mulcair.

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Il faut tout de même reconnaître le culot du ministre de l'Environnement, qui a présenté comme une sorte de faveur faite aux contribuables le fait que le PLQ, plutôt que l'Assemblée nationale, paiera les 95 000 $ que la cour l'a condamné à verser à M. Duhaime, en sus de ses frais de défense.

Le juge Denis semblait tenir pour acquis que l'Assemblée nationale les assumerait, comme M. Mulcair s'est empressé de le souligner. En réalité, cette décision appartient au Bureau de l'Assemblée nationale, qui regroupe les représentants de tous les partis qui y sont représentés, après consultation du jurisconsulte.

La loi prévoit bien que la totalité des frais encourus par un député sont entièrement payés ou remboursés par l'Assemblée nationale s'il est poursuivi à la suite d'un acte fait dans l'exercice de ses fonctions, mais pas si le Bureau, après avoir obtenu l'avis du jurisconsulte, estime qu'il était «de mauvaise foi» ou qu'il a commis «une faute lourde».

L'appréciation de la mauvaise foi ou de la lourdeur d'une faute comporte nécessairement une part de subjectivité, mais le jurisconsulte a clairement indiqué aux membres du Bureau qu'il devrait interpréter les dispositions de la loi à la lumière du jugement de la Cour supérieure, qui ne plaide certainement pas en faveur de M. Mulcair. Certes, les libéraux détiennent la majorité au Bureau, mais le gouvernement a manifestement préféré éviter une situation potentiellement embarrassante en refilant la facture au PLQ.

Si on ajoute les 50 000 $ qui avaient déjà été avancés à M. Mulcair pour assumer sa défense aux dommages qu'il devra payer à M. Duhaime, on arrive au chiffre partiel de 145 000 $, mais le total pourrait facilement dépasser le quart de million quand tous les frais auront été comptabilisés.

M. Charest ne laissera certainement pas tomber son ministre, qui demeure malgré tout un des plus efficaces. Il serait d'ailleurs bien imprudent de l'envoyer rejoindre son ami Pierre Paradis dans le camp des défenseurs des «valeurs libérales». Les militants libéraux pourraient néanmoins trouver la méthode Mulcair un peu dispendieuse.

mdavid@ledevoir.com