Technologie: Cachez ce rapport que je ne saurais voir

Difficile de convaincre les grands bonzes du milieu de l'éducation des avantages du logiciel libre. Crédibilité du projet, coûts d'acquisition et d'opération, et surtout, quasi-mainmise de la société GRICS et de son offre de services logicielle propriétaire dans les commissions scolaires sont autant de raisons qui empêchent les prosélytes du logiciel libre d'être pris au sérieux par les décideurs.

Totalement libre

Conscients de ces problèmes, les responsables du projet MILLE ont confié à un professeur des HEC, Micheal Wybo, le soin d'évaluer le bureau virtuel du projet MILLE, un portail 100 % libre, par rapport à un «scénario propriétaire», à savoir le portail Édu-Groupe de la société GRICS et son architecture propriétaire Microsoft/MailSite.

Bref, d'un côté, une véritable solution logicielle

100 % libre, adaptée à la réalité québécoise, et de l'autre, une combinaison d'outils propriétaires, tout aussi collés sur les besoins des maisons d'enseignement. L'étude quant à elle, porte sur les points d'évaluation suivants: coûts d'acquisition, coûts de fonctionnement, impacts sur le personnel technique et approche de développement suivant le modèle du libre.

Le but: comparer les véritables coûts pour des solutions similaires. Que du sérieux quoi! En plein ce à quoi nos gestionnaires, et par ricochet, le ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier, s'attendent.

Deux scénarios

Afin de bien juger les forces en présence et d'en faire une analyse rigoureuse, les responsables de l'étude se sont entendus afin d'établir des caractéristiques communes aux deux scénarios:
- serveur Web et serveur d'application chacun sur son propre ordinateur;
- serveur base de données, serveur de courrier électronique et serveur d'authentification chacun sur son propre ordinateur;
- serveur de base de données à deux processeurs;
- coût par jour d'un consultant fixe à 500 $;
- coût par jour d'un employé de commission scolaire fixé à 280 $;
- les frais de formation des utilisateurs enseignants pour les portails Édu-groupe et MILLE et les frais de fonctionnement des serveurs Microsoft et Linux sont considérés équivalents et ne sont pas inclus dans les analyses;
- infrastructure de départ 100 % Microsoft.

Coûts d'acquisition

Nombreux sont ceux qui croient, à tort, que les coûts d'acquisition ne comprennent que le coût des licences. Or, il n'en est rien. Comme l'affirme le professeur Wybo dans son étude, les coûts d'acquisition comprennent non seulement les montants versés pour les licences, mais aussi les coûts de migration du système et des données.

Selon l'étude, «ces coûts ne sont pas associés à une technologie particulière, mais viennent du fait que l'on se déplace vers une technologie pour laquelle l'organisation n'a pas d'expérience. Les coûts de migration sont fonction de l'infrastructure de départ. Une organisation qui veut remplacer son infrastructure UNIX par une infrastructure Microsoft aura des coûts de migration comparables à une organisation qui désire migrer son infrastructure Microsoft vers une infrastructure libre».

C'est pourquoi, avec les budgets serrés dont disposent les commissions scolaires, les coûts d'acquisition peuvent représenter une barrière importante à l'implantation de technologies novatrices dans les établissements d'enseignement.

Selon les auteurs de l'étude, «une solution libre, avec des coûts d'acquisition de moins que la moitié des coûts d'acquisition de la solution propriétaire, rend la technologie des portails scolaires plus accessible aux commissions scolaires et leurs clientèles».

Plus de la moitié? En effet, dans sa conclusion, le professeur Wybo estime que «les coûts d'acquisition de la solution MILLE représentent des économies de 59 % à 75 % par rapport aux coûts d'acquisition d'une solution propriétaire similaire».

Cela veut donc dire que les barrières à l'entrée sont beaucoup plus basses pour la solution MILLE et les fonctionnalités de portail offertes par le Bureau Virtuel sont plus faciles à acquérir pour les commissions scolaires.

Coûts de fonctionnement

Dans son étude, le professeur Wybo y va de cette équation afin d'estimer le coût de fonctionnement de chacune de solutions proposées: ces coûts totaux représentent la somme des coûts annuels de la maintenance de l'infrastructure plus celle des coûts annuels de la maintenance de l'application.

Heureusement, le professeur Wybo évite de tomber dans le piège que certains apôtres du libre présentent comme parole d'évangile, à savoir que les coûts de fonctionnement des solutions libres sont quasi inexistants. Cela est totalement faux, et toute organisation responsable se doit de prendre en considération les coûts relatifs à la résolution des bogues et la distribution des corrections. Pour Wybo, «il est aussi nécessaire de faire évoluer le produit et de définir, tester et sortir les nouvelles versions» et donc, de prendre ces coûts en conséquence.

Évidemment, on ne saurait négliger l'apport qu'une communauté apporte au développement d'un logiciel libre ainsi qu'à la résolution des bogues.

Bref, pour une commission scolaire comptant environ 10 000 élèves, l'adoption d'une solution faisant appel aux technologies libres génère une économie estimée à 58 % des coûts totaux par rapport à la solution propriétaire.

Quant aux commissions scolaires de 30 000 élèves et plus, qui comptent investir 12 jours-employés sur une période de cinq années, les économies peuvent atteindre le nombre impressionnant de 78 % des coûts totaux. «Si cette même commission scolaire investissait 25 jours-employés dans les années 2 à 5, les économies estimées seraient de l'ordre de 62 % pour les coûts totaux.»

On comprendra que, pour les commissions scolaires, adopter une solution en libre aura comme avantage de rendre disponible à moindre coût aux professionnels de l'éducation un outil pour leur permettre de mieux servir les étudiants et les enseignants.

Mais attendez, il y a plus...

À lire les conclusions du rapport du professeur Wybo, qui font état d'économies réelles dans l'appropriation du libre par rapport au logiciel propriétaire, on serait donc porté à croire que les responsables du milieu de l'éducation n'auront d'autre choix que de considérer les solutions en libre lors de futurs appels d'offres. Ignorer le libre serait à mon avis, totalement irresponsable, sachant que les fonds publics ne peuvent répondre aux besoins de milieu de l'éducation. J'oserais même dire qu'il y a déjà 103 millions de bonnes raisons de considérer favorablement le libre.

D'autant plus que le bureau virtuel du projet MILLE a reçu sa caution morale de la part du plus important éditeur de logiciels propriétaires au monde, j'ai nommé Microsoft. En effet, au congrès annuel de l'ADIGECS (Association des directeurs généraux des commissions scolaires) qui se tiendra du 18 au 21 mai prochain, la société fondée par Bill Gates entend faire une conférence dont le titre est: Microsoft et le projet Mille.

Selon le programme de l'événement, cette conférence vise à informer les directeurs généraux des différentes initiatives de Microsoft dans le réseau des commissions scolaires ainsi que sa position à l'égard du projet Mille ainsi qu'au logiciel libre. Toutefois, on peut déjà vous faire un résumé succinct: Tonton Bill déteste le libre à s'en confesser. Mais le simple fait que Microsoft fasse une conférence donc l'unique sujet est le bureau virtuel du projet MILLE en dit long sur cette menace potentielle non? Cette conférence ne peut que donner une aura de crédibilité au projet MILLE.

Mais attendez, car il y encore plus. Pire oserais-je dire.

Imaginez donc que les responsables du projet MILLE ont dû se battre afin de pouvoir présenter aux directeurs généraux le bureau virtuel lors du congrès de l'ADIGECS, et ce, au même titre que la GRICS et Microsoft. Peine perdue, et après moult pressions, la seule plage horaire qui leur fut accordée fut durant un déjeuner.

Pathétique non?

Et les impacts sociétaux?

Vous la savez, cette chronique examine toujours les phénomènes liés aux technologies sous trois pôles: économique, technologique, mais aussi sociétal. Dans leur conclusion, les auteurs de l'étude réservent un paragraphe entier à l'impact sociétal qu'aura l'adoption du projet MILLE par nos commissions scolaires.

De dire le professeur Wybo, «outre les aspects financiers, une solution en logiciel libre a aussi le bénéfice de faciliter l'échange d'idées parmi une très grande communauté d'utilisateurs, ce qui représente une diversité et une richesse d'idées, de points de vue et d'expériences sur l'utilisation d'une application portail dans l'éducation primaire et secondaire. Comparé à un développement basé sur l'expérience d'un groupe restreint d'utilisateurs, dont les investissements dans les innovations sont aussi restreint par les revenus générés par ce groupe, il est fort probable que des fonctionnalités plus innovatrices et plus alignées avec les besoins des professionnels de l'éducation apparaissent plus facilement dans la solution logiciel libre».

Bref, à lire les conclusions du rapport, on se demande que dire de plus pour convaincre nos décideurs des avantages du libre.

Les solutions proposées par le projet MILLE sont moins chères à l'acquisition et à l'exploitation. Les solutions technologiques développées par l'équipe du projet MILLE sont tout aussi performantes que les logiciels propriétaires. Les solutions que le projet MILLE met à la disposition du monde de l'éducation sont innovatrices et répondent aux besoins des élèves et des enseignants.

Messieurs, mesdames les ministres Fournier, Audet et Jérôme-Forget, voici une occasion de «briller parmi les meilleurs» avec une technologie innovatrice, développée faut-il le encore le préciser, avec des fonds publics. Voici une solution qui répond directement au problème de sous-financement du réseau scolaire.

Que peut-on vous dire de plus pour vous convaincre? On se demande même s'il y a quelque cohérence dans vos actions.

D'un côté, nous avons une solution en libre, financée à même les fonds publics, et qui répond entièrement aux besoins du monde de l'éducation. De l'autre, nous avons des solutions propriétaires, celles de la GRICS, financées elles aussi avec des fonds publics, mais qui reviennent beaucoup plus cher à l'État québécois.

Et on repose la question: à terme, comment la société GRICS peut-elle justifier le développement de ses offres de service en logiciel propriétaire, financées à même les fonds publics, devant les conclusions du rapport Wybo?

mdumais@ledevoir.com

À voir en vidéo